Au Sénégal, la série « Maîtresse d’un homme marié », petite révolution dans l’audiovisuel

« Tour du monde en séries » (1/6). Six fictions étrangères qui sont le reflet de questions politiques et sociales brûlantes. Aujourd’hui, le feuilleton de Kalista Sy, qui a impulsé un style, à mi-chemin entre le mélo familial et la fresque sociale, et continue de susciter des débats.

Le Monde  – Le point de départ de Maîtresse d’un homme marié, série dramatique créée en 2019 par Kalista Sy, tient en quelques mots : Marème Dial est la maîtresse de Cheikh, un homme d’affaires. Lalla, la femme de ce dernier, ne veut pas entendre parler de seconde épouse, même si la polygamie est chose courante au Sénégal. A travers les personnages de Marème, Cheikh, Lalla, et leur entourage, cette fiction met en lumière des réalités que les productions nationales n’avaient pas coutume d’aborder : dépression, violences conjugales, dépendance à l’alcool… Diffusée en wolof sur la chaîne T2S et sur YouTube, elle conquiert vite le public. Son retentissement est tel que désormais dans le pays, on ne l’appelle plus que Maîtresse.

Sur les réseaux sociaux, dans la presse et entre amis, la série suscite de nombreuses discussions. Elle est aussi attaquée, notamment par la puissante ligue de vertu Jamra, qui saisit le gendarme de l’audiovisuel, accusant la série de « promotion de l’obscénité » et de la « dépravation des mœurs ». Kalista Sy, la créatrice, est la cible de menaces en ligne.

L’engouement touche des pays voisins, la série ayant été sous-titrée puis doublée en français. Au Mali, en Guinée, les spectateurs partagent leur attachement au personnage de Marème. Lorsque l’actrice qui l’incarne, Halima Gadji, meurt, en janvier, l’émoi est immense et les hommages pleuvent. « Il y avait eu des séries sénégalaises avant Maîtresse, mais nous consommions encore surtout des productions latino-américaines, ivoiriennes, indiennes… », note Kalista Sy. Depuis, Dakar impose sur la scène régionale sa production feuilletonesque, que les Sénégalais plébiscitent.

« Les femmes mises en avant »

Quelques années après sa sortie, Maîtresse d’un homme marié revendique près de 90 millions de vues cumulées. Kalista Sy est devenue une référence dans le domaine. Marodi, qui a produit la série, et dont le capital s’est ouvert à Canal+ en 2024, est devenue l’une des principales sociétés du secteur, aux côtés d’Evenprod et Pikini. Avec à son actif, plusieurs dizaines de salariés et des centaines de collaborateurs, Marodi propose chaque année des dizaines de feuilletons.

La journaliste, scénariste et productrice exécutive de la série télévisée « Maîtresse d’un homme marié », Kalista Sy, lors du tournage d’un épisode à Dakar (Sénégal), le 25 mai 2019.

« Maîtresse met en avant des femmes. Elles ne sont pas juste sexualisées ou impuissantes. C’est une de ses valeurs. Depuis, les séries sénégalaises montrent des femmes fortes », explique Kalista Sy. « Les séries récentes montrent parfois des personnages féminins intéressants. Mais les arcs narratifs sont encore souvent bâtis autour d’un homme, souligne l’actrice Naëtt Mbaye, présente au casting de Playgame, série à suspense de Canal+ sortie en 2024. Je jouais une femme diplômée, célibataire, et je donnais la réplique à des personnages féminins avec des profils variés et riches, qui existaient pour eux-mêmes. »

« J’ai été bercée par les séries sénégalaises, mais aujourd’hui, je suis fâchée », dit Suzanne Sy, militante féministe dès ses 20 ans, créatrice d’espaces de discussions sur le réseau social X qui invitent à débattre sur le contenu des productions. « On montre, mais on ne dénonce pas. Résultat ; la souffrance des femmes est parfois glamourisée et les attitudes oppressives banalisées. Il y a encore des séries dans lesquelles des femmes violentées finissent par revenir vers le mari sur un ton de happy end. »

Style télénovela

Les ressorts qui agissent dans Maîtresse d’un homme marié se sont imposés dans diverses productions, du soap opera à l’intrigue sociale. Au programme : une trame à vous arracher des larmes, sous-tendue par du réalisme cru ; des personnages guidés par le déterminisme, se débattant avec leurs passions et les normes imposées. Les séries sénégalaises accompagnent désormais des questions qui traversent la société. Entre autres exemples : Bété Bété, centrée autour du poids des castes dans les relations sociales et amoureuses, est, depuis 2025, plébiscitée par les spectateurs. En ligne et dans les médias, la série a relancé des débats sur ce sujet.

« Cette dynamique connaît des contraintes, tempère Suzanne Sy. Les questions politiques restent peu abordées, la sexualité ne peut être montrée que de certaines manières… » Ainsi, la série Rebelles, qui devait être diffusée en 2022, mais n’a jamais été montrée au public faute d’autorisation. Pour cause, il y était question des lieux de pouvoir et du conflit en Casamance, qui oppose, depuis 1980, les forces rebelles indépendantistes de Casamance aux forces armées du gouvernement sénégalais. Un sujet encore sensible.

Le style télénovela, avec des personnages archétypaux et des jeux d’acteurs mélodramatiques, domine le marché. « Les créateurs jouent avec des codes variés, mais on sent l’héritage important d’un style propre au théâtre moderne sénégalais, aux airs de vaudeville et de drame “à la mexicaine” », appuie Naëtt Mbaye.

Episode de la série télévisée « Maîtresse d’un homme marié », à Dakar, en mai 2019.

Des créateurs tâchent cependant de renouveler le genre. « La tendance, c’est de quitter le monde de la famille pour d’autres univers, remarque Naëtt Mbaye. L’entreprise, le capitalisme, le pouvoir… ce sont les nouveaux thèmes qui plaisent. » Depuis le début de l’année, Timis, l’or noir, ravit les téléspectateurs grâce à ses personnages de reporters et de hauts fonctionnaires, son intrigue dans l’industrie pétrolière, et son ambiance de polar.

« Depuis Maîtresse, nous parlons de nous dans nos séries et ça fait du bien. Aller plus loin sera la prochaine étape. En réalisant des fictions, certes, ancrées au Sénégal, mais qui ne se contentent pas que de cela, c’est-à-dire des séries qui puissent voyager dans le monde entier », espère Naëtt Mbaye. Pour l’actrice, « l’heure est au travail sur les formes ; penser la photographie, laisser parler les silences et les hors-champ… » Une ambition qui se heurte à un manque de moyens matériels. « Il y a de plus en plus de professionnels bien formés mais il reste du boulot. Nous manquons d’outils de base pour estimer les audiences et nos modèles économiques restent précaires… », déplore Kalista Sy.

 

 

« Maîtresse d’un homme marié », créée par Kalista Sy (Sénégal, trois saisons, 30 × 24 min.). Avec Khalima Gadji, Ndiaye Ciré Ba, Ndeye Binta Leye. Inédit en France.

 

 

  (Dakar, correspondance)

 

 

 

Source :  Le Monde 

 

 

 

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