L’attente solitaire et désespérée de Blaise Compaoré, l’ancien président burkinabé, dans sa villa ivoirienne

« Chefs d’Etat africains en exil » (6/6). Détrôné par une insurrection populaire en 2014, après vingt-sept années au pouvoir, le président burkinabé a fui en Côte d’Ivoire avec l’aide de la France. Condamné à la prison à perpétuité dans son pays, l’ancien militaire, âgé de 75 ans, très diminué, n’a pu, à ce jour, réaliser son rêve de finir sa vie sur sa terre natale.

Le Monde  – Jusqu’au bout, le « beau Blaise » n’a rien vu venir. Ivre de sa propre puissance, aveuglé comme le sont les hommes de pouvoir après un quart de siècle passé au sommet, Blaise Compaoré n’a pas perçu le mécontentement qui sourdait dans son pays. Il n’a pas plus écouté sa femme, Chantal, qui le mettait en garde contre ce projet de cinquième mandat à la tête du Burkina Faso.

Selon le plan de l’ancien militaire, l’affaire devait être pliée en quelques heures par un vote des députés révisant la Constitution. Mais, ce 30 octobre 2014, rien ne se déroule comme prévu. Dès l’aube, des dizaines de milliers de manifestants se rassemblent dans les rues de Ouagadougou. Les lieux du pouvoir sont assaillis, incendiés. Le domicile de François Compaoré, le frère cadet de Blaise que tout le monde surnomme « le petit président », est saccagé. L’armée ouvre le feu. Il y aura plus de 600 blessés et 24 morts.

Retranché dans le palais présidentiel de Kosyam, vers lequel la foule converge, Blaise Compaoré finit par se rendre à l’évidence : il a perdu la main. Dans la matinée du 31 octobre, il démissionne. Puis, face à l’insurrection populaire qui reprend de plus belle, il fuit. Le président et ses proches embarquent dans un convoi d’une trentaine de véhicules, direction la frontière ghanéenne, qu’il n’atteindra jamais. Il s’arrête en pleine brousse pour éviter d’être arrêté à un barrage.

Au bord de la route, le président burkinabé fait appel à son allié le plus puissant : la France. Depuis qu’il a pris le pouvoir en 1987, par un coup d’Etat qui a coûté la vie à son vieux compagnon de lutte Thomas Sankara, Blaise Compaoré est devenu une figure majeure de la Françafrique. C’est lui, au nom de ses intérêts bien sentis ou de ceux de Paris, qui joue le rôle de parrain de la région sahélienne, voire de l’Afrique de l’Ouest dans son ensemble.

Sur ordre du président français, François Hollande, un hélicoptère des forces spéciales françaises – qui disposent d’une base près de Ouagadougou – est envoyé à la hâte récupérer les exilés. Direction Fada N’Gourma, dans l’Est, puis, à bord d’un avion militaire, la Côte d’Ivoire voisine. Pour le Burkinabé, ce choix semble évident : son homologue ivoirien, Alassane Ouattara, le considère comme un « frère ». Dans les années 2000, alors qu’il était lui-même en exil, Blaise Compaoré l’avait accueilli à Ouagadougou et avait soutenu la rébellion contre son rival, Laurent Gbagbo.

Un quartier chic d’Abidjan

Le choc reste dur à encaisser. Le chef autrefois craint du Burkina Faso a 63 ans, et le voilà condamné à tourner autour de la piscine – il n’aime pas se baigner – de la confortable villa qu’il occupe dans le quartier chic de Cocody, à Abidjan. La maison, entourée d’un jardin verdoyant, a été mise à sa disposition par les autorités ivoiriennes, lesquelles couvrent aussi intégralement ses frais : villa, donc, mais aussi sécurité rapprochée, secrétaire particulier, chauffeur avec voiture, cuisinier et personnel de maison. « Son accueil représente bien sûr un effort financier. Mais avec tout ce qu’il a fait pour nous, il le mérite », assume un membre du premier cercle d’Alassane Ouattara.

Au début, le moral n’est pas trop mauvais. Avec son épouse, Chantal, et leur fille, Djamila, Blaise Compaoré mène une vie discrète et casanière. Peu loquace de nature, il ne sort quasiment pas, hormis pour aller dîner de temps en temps dans des restaurants à la mode avec son vieil ami Hubert Haddad, un compagnon d’affaires franco-israélien. Il s’échappe ponctuellement dans la station balnéaire huppée d’Assinie (sud-est), lieu de villégiature de la bourgeoisie abidjanaise, au Maroc pour des soins, ou encore au Sénégal, pour changer d’air.

Le reste du temps, il le tue à lire – beaucoup d’ouvrages sur Napoléon – ou à faire du sport sur les appareils de sa salle de gym. Il reçoit ses visiteurs dans un petit salon spécial, une tasse de café à la main. Il leur offre parfois un stylo sur lequel sont gravés en lettres d’or les mots « Président Blaise Compaoré ». Au fait des intrigues ivoiriennes, le président déchu garde un œil sur la vie politique burkinabée et sur celle de son parti, comme s’il entretenait l’espoir d’un retour. Il lui arrive aussi de recevoir ses anciens homologues de passage à Abidjan, comme le Togolais Faure Gnassingbé ou le Congolais Denis Sassou Nguesso.

En décembre 2015 , la justice burkinabée lance un mandat d’arrêt international contre Blaise Compaoré pour son implication présumée dans l’assassinat de Thomas Sankara. Pas de quoi inquiéter l’intéressé, qui se sait protégé par Alassane Ouattara. Son extradition est d’autant plus improbable qu’il a été naturalisé ivoirien, la nationalité de Chantal.

Santé déclinante

Malgré tout le confort dont il jouit, l’exilé se morfond. Le pouvoir et le Burkina Faso lui manquent. Il se sent isolé. A certains, il se dit même « un peu abandonné ». Surtout, ses proches s’inquiètent de sa santé déclinante, de ses absences de plus en plus fréquentes, de ses propos parfois incohérents. « Sa déchéance politique a provoqué un choc physique », estime un haut responsable ivoirien.

Le syndrome est connu – celui des hommes d’Etat que leurs forces abandonnent une fois le pouvoir envolé. Plus prosaïquement, certains de ses proches évoquent une hydrocéphalie, des troubles de la mémoire ou encore Alzheimer. L’origine cérébrale, elle, ne fait aucun doute. Au début de 2021, Blaise Compaoré est opéré du cerveau au Qatar. Mais son état continue d’empirer. Le fringant officier putschiste s’est transformé en un vieil homme hagard et amaigri, qui peine à parler et à reconnaître ses amis. « Il est là, assis sur son canapé, mais on voit qu’il ne percute plus », raconte l’un d’eux.

A Ouagadougou, le procès tant attendu de l’assassinat de l’icône Thomas Sankara s’est ouvert en l’absence du principal accusé. Le 6 avril 2022, le verdict tombe : Blaise Compaoré est condamné à une peine de prison à perpétuité pour « attentat à la sûreté de l’Etat » et « complicité d’assassinat ». Lui s’est toujours dit innocent, rejetant la responsabilité de la mort de son ancien camarade sur ses subalternes.

Passé cet épisode judiciaire, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandagoo Damiba, arrivé au pouvoir par un putsch moins de trois mois plus tôt, entend mener une grande réconciliation nationale. En coulisses, de discrètes tractations sont menées pour permettre un retour de Blaise Compaoré au Burkina Faso. L’ex-président n’espère plus qu’une chose : finir ses jours chez lui, dans son village de Ziniaré, à une trentaine de kilomètres de Ouagadougou, où il dispose d’une vaste résidence et d’un parc animalier. Peut-être, aussi, reposer au côté de son premier fils, Stéphane, mort alors qu’il était enfant.

Deux jours au pays

Une fois que l’ancien chef d’Etat a obtenu la garantie qu’il ne sera pas inquiété, son retour au pays prend forme. Huit ans après sa fuite, un jet de la présidence ivoirienne ramène le couple à Ouagadougou. Dans l’avion, comme à son habitude, Blaise Compaoré ne parle guère. Mais il sourit, l’air réjoui, le regard perdu à travers le hublot.

Son séjour ne dure que quarante-huit heures. Il revoit des membres de sa famille et est reçu dans « son » palais de Kosyam par le lieutenant-colonel Damiba. Face aux caméras, il ne pipe mot et renvoie l’image d’un vieux monsieur un peu perdu, tenant péniblement debout. Le « beau Blaise », comme on le surnommait, a perdu de sa superbe.

Après ce ballon d’essai, l’exilé espère un retour définitif chez lui. « Il pensait que c’était bon, raconte un de ses proches. Cet aller-retour à Ouagadougou lui a fait du bien et a ravivé son moral. » Mais trois mois plus tard, le processus est stoppé net par un nouveau putsch au Burkina Faso, le 30 septembre 2022. Son auteur, le capitaine Ibrahim Traoré, est un idéologue, un radical qui entretient des relations tendues avec ses voisins ivoiriens.

Pour Blaise Compaoré, l’espoir de fouler de nouveau sa terre natale s’envole. L’homme, aujourd’hui âgé de 75 ans, termine sa vie isolé, à l’abri des regards. Son horizon se résume désormais aux hauts murs blancs de sa villa de Cocody, qui ne voient plus défiler que de rares visiteurs. La vigilance, elle, ne se relâche pas. Il suffit de traîner quelques minutes dans cette petite impasse proprette, d’un calme absolu, pour que surgisse un militaire en tee-shirt kaki siglé Groupement de sécurité du président de la République, bientôt rejoint par un supérieur crispé.

Chantal et une poignée de fidèles

Le clan de l’ancien président forme un autre cordon protecteur autour de lui. A commencer par Chantal, qui prend soin de son mari malade. Elle l’assiste, le masse, traduit les quelques phrases qu’il prononce difficilement. « Elle s’occupe bien de Blaise. Ce n’est évidemment pas facile pour elle, mais elle le fait dignement », confie un intime du couple.

Leur fille, Djamila, elle, a quitté la maison mais demeure à Abidjan. Malgré ses rapports conflictuels avec Chantal, François Compaoré veille aussi sur son frère. Hormis Hubert Haddad et une poignée de fidèles, les vieux compagnons de route ne viennent plus. « Quand on l’a connu en pleine santé et grand sportif comme il était, ça fait pitié et mal de le voir dans cet état », confie l’un d’eux. Son « frère » Alassane Ouattara, estimant cela trop difficile, a lui-même arrêté de venir.

Quand il retrouve quelqu’un qu’il apprécie, Blaise Compaoré lui tient longuement la main, en esquissant un sourire. Il se raccroche à ce qu’il aime. Faire quelques pas dans le jardin. Se plonger dans de vieilles cartes géographiques. Ou encore regarder du football, sport dont tous ses proches le disent « fanatique ». Si sa forme le permet, il va également parfois se mettre au vert quelques jours à Yamoussoukro, à trois heures de route. Il marche une quinzaine de minutes, matin et soir, dans le grand parc de la « villa des hôtes », une résidence d’Etat réservée aux invités étrangers.

Signe que les derniers jours du patient ivoirien s’écrivent à Abidjan plutôt qu’au Burkina Faso, une majestueuse villa d’architecte destinée à sa famille est en construction sur les bords de la lagune. Avec ses formes cubiques et ses grandes baies vitrées surplombant l’eau, elle sera peut-être le dernier refuge de Blaise Compaoré. A moins qu’il ne parvienne, enfin, à revenir chez lui.

 

 

 

 

 

Source :  Le Monde – (Le 17 juillet 2026)

 

 

 

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