
So Foot – Quarante ans après, l’Argentine atteint de nouveau la finale de Coupe du monde avec un génie comme meneur de jeu et une victoire contre la rivale Angleterre en chemin. Juan Cabral et Santiago Franco ont eu du flair en réalisant le documentaire The Match (El Partido, en VO) sur le chef-d’œuvre de Diego Maradona, en 1986. Présenté au Festival de Cannes, le film dit beaucoup du rapport argentin au football.
On arrivait au quarantième anniversaire, avec l’Argentine qui était, en plus, championne du monde en titre, donc on s’est dit que c’était le bon moment. D’ailleurs, il y avait déjà eu un Argentine-Angleterre en quarts de finale du Mondial 1966, donc on s’est dit qu’il y avait une filiation avec le chiffre 6. On a demandé à Chat GPT : « Quelles sont les chances que les deux pays se rencontrent de nouveau en 2026 ? » Au début, il a dit 3% et finalement, ça a été 100%. On a l’impression que tout s’est aligné.
Ce match a la particularité d’aller bien au-delà du terrain.
Le film a un point de vue planétaire. C’est un film sur les deux nations, pas spécialement sur le match. On voulait montrer comment ces deux pays s’attirent l’un et l’autre, par la beauté du sport et par l’absurdité de la guerre. Il y a eu l’invasion, la guerre des Malouines, ce sont évidemment des choses que les deux peuples gardent en eux. Quarante ans plus tard, je sens que les choses ont évolué, les deux pays ont avancé chacun de leur côté, conscients que cette guerre était la plus stupide de l’histoire et qu’elle avait été causée uniquement à cause de Thatcher et Galtieri. Notre sujet est donc parti de la beauté du football face à l’absurdité de la guerre.
Comment réinvente-t-on un sujet déjà vu et revu ?
C’est vrai qu’on avait peur d’aborder un sujet qui a été traité à l’infini. Quand nous avons contacté Gary Lineker, il nous a dit quelque chose du genre : « Pourquoi voulez-vous faire ça ? Vous savez, ça a déjà été fait tellement de fois. » Nous lui avons montré l’extrait où Queen se rend en Argentine pour un concert (en 1981, NDLR). Il n’avait jamais vu ça. Diego Maradona avait un t-shirt du Royaume-Uni et Freddie Mercury avait un maillot de l’Argentine, ils portaient chacun l’étendard de l’autre. Ça l’a beaucoup ému. Puis il a convaincu Peter Shilton, et là, les choses se sont mises en place. J’insiste, le film transcende vraiment le football, il parle du match, mais il parle de quelque chose de plus grand. On a aussi eu peur de faire un documentaire qui aurait l’air un peu « cheap ».
Comment avez-vous réussi à éviter cet écueil ?
Nous avons consacré beaucoup d’énergie à la cinématographie, à la restauration des séquences, à la qualité, à la beauté des images, à l’utilisation du noir et blanc en contraste avec la couleur et à la façon dont ces transitions s’enchaînent. Quant à la musique, nous en avons composé une spécialement pour le film. Nous avons pu compter sur la musique incroyable de Queen, mais aussi de Charly Garcia et de Virus, originaires d’Argentine. En ce moment, les salles de cinéma sont pleines à craquer, les gens n’arrivent pas à entrer tellement il y a du monde, c’est vraiment comme une fête d’aller voir ce film au cinéma.
Est-ce le match le plus mythique de l’histoire ?
Je dirais que c’est le plus emblématique du XXe siècle. C’est pour ça qu’on l’a appelé The Match (il insiste sur le « the »), c’est une thèse, une idée. Le match fait 91 minutes, donc on voulait faire un film qui dure, lui aussi, 91 minutes.
Il y a quelque chose de rock’n’roll chez Maradona que même les Anglais respectent. Je pense donc qu’il y a quelque chose d’humain et de quasi-divin qui fait que tout le monde semble, au moins, ne pas l’ignorer.
Pourquoi est-il si spécial ?
Je pense que ce n’est pas seulement grâce à la beauté du but de Maradona, le but du siècle, ou du but controversé de la main. C’est aussi pour tout l’enjeu politique qu’il y a autour. Le simple fait d’en faire un film quarante ans plus tard en dit déjà long. Je crois à l’idée que c’est un match infini qui se rejoue encore et encore.

Welcome home !
Maradona est-il le personnage de cinéma parfait ?
Oui ! En 1986, et durant toute sa vie, il y avait une aura autour de lui. Gary Lineker en parle dans le film. John Barnes aussi, il est entré en jeu en deuxième période et il dit : « Je ne faisais que regarder Diego. » Ce qu’il a fait en quatre minutes est sans précédent dans le monde du sport en général. Ce jour-là, ce type avait quelque chose de particulièrement intense, il a canalisé l’énergie de nombreux Argentins qui avaient besoin de se reconstruire d’une manière ou d’une autre grâce à quelque chose de poétique. Il a offert ça au public. S’il n’y avait eu que la main, ça aurait été différent, mais avec l’autre but, tu as la notion de justice et d’injustice. Maradona, en 1986, c’est La Belle et la Bête. Il y a toutes ces contradictions qui sont dépeintes dans le film de manière très élégante, j’espère, en tout cas, c’est ce à quoi nous avons aspiré. Il y a quelque chose de surhumain chez Maradona. Lors du deuxième but, le commentateur le compare à un extraterrestre (« Une action mémorable, de tous les temps, cerf-volant cosmique, de quelle planète viens-tu pour laisser sur le chemin autant d’Anglais ? », avait hurlé Víctor Hugo Morales, NDLR), il vient d’un autre monde. C’est si poétique. Il y a quelque chose de rock’n’roll chez Maradona que même les Anglais respectent, du genre : « Comment a-t-il osé faire un truc pareil ? » Je pense donc qu’il y a quelque chose d’humain et de quasi-divin qui fait que tout le monde semble, au moins, ne pas l’ignorer.
Cette année, il n’y a pas eu de polémique comme la main de Dieu, c’était un match honnête et la meilleure équipe a gagné.
L’Argentine ressent-elle la même incrédulité devant Lionel Messi ?
Messi, Maradona… Nous, les Argentins ressentons la chance que nous avons. Dans le film, Lineker dit : « Le foot, ça demande de la chance. » Et il n’y a pas de plus grande chance que celle d’avoir vu Maradona naître à Villa Fiorito et de voir Messi naître quelques années plus tard à Rosario, c’est quelque chose d’incroyable pour nous. Je ne pense pas que Messi puisse être Maradona ni que Maradona puisse être Messi. Ce sont comme deux animaux, deux créatures différentes. Ils ont le même talent, la même soif de victoire, mais chacun est unique à sa manière. Je n’ai pas à trancher entre eux, ce sont deux dieux de l’Olympe. S’il y en avait un autre à venir, on pourrait parler de sainte Trinité.

Mission accomplie.
La victoire de l’Argentine face à l’Angleterre dans ce Mondial 2026 peut-elle avoir le même impact que celle de 1986 ?
C’est pour cela que je disais que le match de 1986 était infini, c’est l’épicentre de l’histoire de l’Argentine. Il y a un effet de vague, de va-et-vient, avec tous les matchs qui ont suivi. Donc celui de mercredi était évidemment un grand match, mais on n’est pas au même niveau. Il y a eu de la dramaturgie, c’était incroyable sur le plan footballistique, l’équipe a été très, très forte en deuxième mi-temps, mais il n’y a rien eu au niveau extrasportif. Il n’y a pas eu de polémique comme la main de Dieu, c’était un match honnête et la meilleure équipe a gagné.
Il fallait que Messi gagne face aux Anglais pour entrer dans le cœur des Argentins comme Maradona ?
La légende de Messi ne cesse de grandir. La finale de cette année est l’aboutissement d’une épopée et le fait que ça passe par une victoire contre l’Angleterre est marquant, ça prouve que cette rivalité continue d’attirer ces deux nations. En tout cas, ici, on les adore tous les deux. Je dirais même qu’on les aime de la même façon. Messi est unique, Maradona aussi, on laisse les comparaisons au reste de la planète.
Propos recueillis par Enzo Leanni
Source : So Foot (France)
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