Info Migrants – Des experts de l’ONU ont exprimé jeudi « leur profonde préoccupation » au sujet de milliers de migrants subsahariens qui seraient victimes de détentions arbitraires, d’expulsions collectives et de traite d’êtres humains en Tunisie et en Libye. Ces accusations ne sont pas nouvelles : depuis trois ans, InfoMigrants a recueilli de nombreux témoignages de migrants faisant état de violences envers les exilés dans ces deux pays.
Dans un communiqué publié jeudi 16 juillet, des experts de l’ONU ont exprimé « leur profonde préoccupation » concernant la situation des migrants en Tunisie. Ils font état d’informations selon lesquelles « plus de 7 400 personnes, principalement originaires d’Afrique subsaharienne, auraient été victimes d’un système de détention arbitraire, d’expulsions collectives et de traite des êtres humains systématiques à la frontière tuniso-libyenne et en Libye depuis juin 2023 au moins ».
Les 14 experts, qui agissent sur mandat du Conseil des droits de l’Homme des Nations unies mais ne s’expriment pas au nom de l’organisation, indiquent que ces pratiques impliqueraient même « des forces de sécurité tunisiennes ainsi que des acteurs étatiques et non étatiques libyens ».
« Selon les témoignages reçus, les personnes détenues seraient battues et maltraitées par du personnel en uniforme utilisant des pistolets à impulsion électrique [tasers], des barres de fer, des chiens et des menaces d’armes à feu afin de les intimider et de les punir », détaillent-ils.

Ces migrants, réfugiés et demandeurs d’asile « subiraient des fouilles répétées, des humiliations et la confiscation de leurs effets personnels, notamment de leurs téléphones et documents d’identité, tout en étant privés d’un accès adéquat à la nourriture et aux soins médicaux », ajoutent-ils, faisant également état de « viols » et « graves violences physiques ».
Et beaucoup seraient aussi « traités comme des marchandises et acheminés à travers la frontière tuniso-libyenne en échange d’argent, de carburant, de haschisch ou d’autres formes de paiement à des fins d’exploitation, notamment de travail forcé, d’exploitation sexuelle, d’esclavage sexuel et d’enlèvement contre rançon », ont-ils encore rapporté.
Alertant sur le fait que ces allégations « pourraient constituer de graves violations du droit international des droits de l’Homme », les experts de l’ONU ont appelé la Tunisie et la Libye « à mener sans délai des enquêtes indépendantes, impartiales et efficaces », et à « assurer aux victimes un accès effectif à des recours juridiques ».
Ils ont annoncé avoir pris contact avec ces deux gouvernements au sujet de ces allégations.
Un système organisé à la frontière tuniso-libyenne
Depuis 2023 et le discours raciste du président tunisien Kaïs Saïed, les Subsahariens vivant dans le pays sont la cible de violences de la part de la population et des autorités. Les Noirs peuvent être agressés dans la rue par des Tunisiens et risquent aussi d’être raflés par les policiers. Ils sont ensuite envoyés dans des zones désertiques, à la frontière algérienne ou libyenne.
Les accusations portées par les experts de l’ONU ne sont pas nouvelles. Fin 2023, InfoMigrants révélait, témoignages à l’appui, que les migrants interceptés en mer ou arrêtés sur terre sont envoyés manu militari à la frontière libyenne, d’où ils sont ensuite récupérés par des Libyens et transférés dans des prisons du pays.
« Le véhicule [de la Garde nationale tunisienne, ndlr] s’est arrêté au niveau d’une montagne de sable. De l’autre côté, c’est la Libye. Les Tunisiens sont montés sur la montagne pour annoncer leur présence. Cinq minutes après, on a entendu des klaxons venus d’en face. Les policiers ont alors braqué leur kalachnikov sur nous et nous ont dit : ‘Haya, haya’ [‘allez-y’, en français, ndlr] en montrant la Libye. Tout le monde avait peur », expliquait alors un Guinéen en 2023.
Malgré les critiques, cette pratique n’a jamais cessé. « Les policiers tunisiens sont sortis du bus et sont partis à la rencontre de milices libyennes, qui nous attendaient. Il y a eu une concertation entre eux, ils ont discuté un petit moment. Ensuite, les Libyens, armés et cagoulés, nous ont récupérés », racontait à son tour à InfoMigrants un autre Guinéen en 2025.

Plusieurs témoignages évoquent également des échanges d’argent au moment du transfert des migrants de la Tunisie vers la Libye. Un petit sac noir, contenant des billets, serait transmis par les Libyens aux Tunisiens. InfoMigrants n’a pas été en mesure de vérifier cette information.
Les violences exercées par les Tunisiens envers les Subsahariens ont aussi été dénoncées à plusieurs reprises par des ONG, et des migrants eux-mêmes. En juin dernier, une Guinéenne a rapporté à notre rédaction avoir été violée par des membres de la Garde nationale, sur la route menant à la frontière libyenne. « Les Tunisiens nous touchent les cuisses, les parties intimes… Toutes les femmes ont eu affaire à eux au moins une fois », avait-elle affirmé.
« L’UE complice de violations graves du droit international »
Malgré ces allégations, l’Union européenne (UE) n’entend pas mettre fin à son partenariat avec la Tunisie centré sur la lutte contre l’immigration irrégulière. Signé à l’été 2023, l’accord prévoyait une aide de 105 millions d’euros pour lutter contre l’immigration irrégulière – dont les départs de migrants depuis les côtes tunisiennes explosaient à cette époque.
Les gardes-côtes tunisiens, formés notamment par l’UE, sont désormais chargés d’intercepter les migrants en mer en route vers l’Europe – sur le même modèle que l’accord signé avec la Libye en 2017.
Fin juin, Ursula von der Leyen s’est félicitée d’une chute de 97% des arrivées de migrants en Europe en provenance de Tunisie, dans une lettre envoyée aux dirigeants européen. Forte de ces chiffres, l’UE souhaite renforcer sa coopération avec la Tunisie. La présidente de la Commission a annoncé la livraison prochaine de trois nouveaux « navires de recherche et de sauvetage » aux gardes-côtes tunisiens, qui permettront de « renforcer encore les capacités opérationnelles ».
Mercredi 16 juillet, à l’occasion du troisième anniversaire de l’accord conclu entre Tunis et Bruxelles, une cinquantaine d’ONG – dont Amnesty International et Human Rights Watch (HRW) – ont, une nouvelle fois, exhorté l’UE à suspendre sa coopération avec la Tunisie en raison des « graves violations des droits humains » que subissent les exilés dans ce pays.
Aux yeux de ces organisations, le « mémorandum d’entente » du 16 juillet 2023 entre l’UE et la Tunisie a « alimenté et normalisé » les violations des droits des migrants par les autorités tunisiennes.
« Les mesures de contrôle des frontières financées dans le cadre du mémorandum, ainsi que leur lien avec des violations documentées des droits humains, notamment lors des interceptions en mer soutenues par l’UE, soulèvent de graves préoccupations quant au risque que l’Union européenne soit complice de violations graves du droit international des réfugiés » écrivent les ONG.
Source : Info Migrants (France)
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