L’opposition que la Mauritanie mérite

Le meeting de Nouadhibou dimanche soir. La naissance des Forces du Salut à Nouakchott quelques jours plus tôt. Le rassemblement de mai, ceux annoncés dans les wilayas de l’intérieur. Sur le papier, l’opposition est en mouvement. Mais dans les foyers mauritaniens, un autre événement est passé presque inaperçu. La lassitude. Il y a, dans presque chaque maison de ce pays, un geste qui se répète. La télévision montre le meeting. Un homme au micro qui promet. Et quelqu’un, dans la pièce, tend la main vers la télécommande. Sans colère. Sans commentaire. Juste ce geste devenu machinal, qui en dit plus que tous les sondages. On a déjà vu ça. Encore les mêmes visages, ou leurs héritiers.

Encore les mêmes coalitions annoncées comme historiques. Encore les mêmes négociations pour savoir qui parlera au nom de qui. Encore les mêmes promesses, prononcées par des hommes qui sont là depuis vingt ans.

Le Mauritanien qui change de chaîne n’est pas dépolitisé. Il est fatigué d’une politique qui parle une langue que sa vie ne parle plus. Et il faut oser dire ce que cette répétition suppose. À force de rejouer les mêmes scénarios, une partie de la classe politique semble croire que les citoyens n’ont ni mémoire ni exigence. Comme si les Mauritaniens devaient s’émouvoir, à chaque saison, des mêmes coalitions, des mêmes promesses et des mêmes conférences de presse. C’est une erreur de jugement autant qu’un manque de respect. Car le pays regarde. Et il compare.

Pendant que se joue cette pièce, une autre vie continue à côté. Dans cette vie-là, il y a un jeune diplômé de Nouakchott qui a un beau diplôme et rien à en faire, et qui suit sur son téléphone les carrières de ses camarades partis. Il y a un père qui compte, le soir, ce qu’il faudrait pour un visa, un billet, un départ. Il y a une mère qui renonce à un soin parce que le médicament coûte ce que coûte désormais le sac de riz. Et il y a Nouadhibou elle-même. Capitale économique. Ville du fer et du poisson. Ville par où sort une part de la richesse nationale, et où l’eau ne sort pas des robinets. Les orateurs du meeting l’ont dit dimanche, et sur ce point ils ont raison. Mais qu’on mesure ce que cela signifie. Il a fallu attendre un meeting pour que la soif de Nouadhibou entre dans le discours politique. Les habitants, eux, la vivent tous les jours, sans tribune.

Voilà le fossé. D’un côté, un pays qui parle de sa survie. L’emploi, l’école, l’eau, le prix du carburant, l’avenir des enfants. De l’autre, une classe politique qui donne trop souvent le sentiment de parler d’abord d’elle-même. Et l’opposition, qui devrait être le pont entre les deux, est parfois devenue le meilleur symptôme de la coupure. Je vais le dire sans agressivité, parce que ce n’est pas une accusation. C’est un constat que beaucoup, à l’intérieur même de l’opposition, feraient s’ils s’y autorisaient. Regardons la séquence de ces dernières semaines. Trois pôles à Nouadhibou, chacun avec son président, son appareil, sa préséance. Une quatrième plateforme qui naît pendant ce temps à Nouakchott. Combien de mois de réunions, d’arbitrages, de susceptibilités gérées, pour aboutir à cette architecture ? Ce travail est réel. Il est épuisant. Il occupe les meilleurs esprits de l’opposition. Et il ne produit, au bout, aucune réponse à la question du père qui compte pour le visa de son fils.

À force de rivaliser entre ses propres composantes, l’opposition finit par donner le sentiment qu’elle s’oppose davantage à elle-même qu’au pouvoir. Depuis des années, elle demande des comptes au gouvernement. C’est son rôle, et c’est légitime. Mais une question n’a jamais reçu de réponse, parce que personne, à l’intérieur, ne l’a posée à voix haute. Et à elle, qui demande des comptes ?

Pourquoi tant de coalitions nées un printemps et mortes l’automne suivant ?

Pourquoi les mêmes divisions, saison après saison ?

Pourquoi un Mauritanien devrait-il croire que demain sera différent, si personne, dans ces états-majors, n’a fait honnêtement le procès d’hier ?

Une démocratie ne mûrit pas le jour où l’on exige la vérité des autres. Elle mûrit le jour où l’on accepte de se l’appliquer. Et le temps, lui, n’attend pas nos débats. Le gaz va faire entrer dans ce pays des recettes qu’il n’a jamais connues. Cet argent décidera de l’école de la prochaine génération, ou il se dissoudra sans laisser de trace, selon des règles que quelqu’un fixera pendant que nous regardions ailleurs. Le budget de l’État a plus que doublé en quelques années. Les Mauritaniens, eux, cherchent encore ce que cela a changé dans leur assiette, à l’hôpital, à l’école. C’est la question du siècle pour la Mauritanie. Sur cette question, où est le contre-projet écrit de l’opposition ? Quelle coalition a publié sa doctrine sur l’usage des revenus du gaz ?

Nous discutons des alliances de la prochaine élection avec l’application de gens qui trieraient leurs papiers dans une maison qui prend l’eau.

C’est cela qui me tient éveillé. Pas le sort d’un parti. Le sentiment que toute une génération politique, pouvoir et opposition confondus, regarde dans le rétroviseur au moment précis où l’Histoire lui demande de fixer l’horizon. Le Sahel se recompose à nos frontières. Le monde se réorganise sans nous consulter. Et nous rejouons la même scène, avec les mêmes acteurs, devant un public qui, un à un, change de chaîne. Qu’on me comprenne bien. Je ne souhaite pas une opposition plus faible. Je souhaite exactement l’inverse. Un pouvoir sans contradicteur sérieux est un pouvoir qui s’endort. Une opposition sans projet sérieux est une sentinelle qui dort debout.

La Mauritanie n’a pas besoin d’une opposition plus bruyante. Elle a besoin d’une opposition plus grande. Plus grande par ses idées. Plus grande par son imagination. Plus grande par son courage d’autocritique. Plus grande par sa capacité à préparer l’avenir plutôt qu’à commenter le présent. Le pays est prêt pour ce niveau d’exigence. La question est de savoir si sa classe politique l’est aussi.

Sommes-nous encore capables de penser ce pays plus loin que la prochaine crise ?

Car la Mauritanie, elle, n’attendra ni le pouvoir ni l’opposition pour entrer dans son prochain siècle. La seule question est de savoir qui aura eu le courage de le préparer.

 

 

 

Mansour LY

le 7 Juillet 2026

 

 

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