Slate – Depuis plusieurs jours, les habitants de la commune de Fréjus, dans le Var, grimacent en essorant leurs chaussettes mouillées. Nous sommes le 2 décembre 1959 et cela fait trois semaines que la ville du sud-est de la France est lessivée par des pluies torrentielles. Les jardins sont détrempés, les caniveaux débordent, les trottoirs forment un miroir reluisant où pèse le gris du ciel. De mémoire humaine, on ne se souvient pas avoir vécu une fin d’année aussi exécrable.
Au même moment, à une dizaine de kilomètres au nord, le barrage de Malpasset commence à montrer des signes de faiblesse. Construit cinq ans plus tôt sur le Reyran, il est agité de vibrations sourdes. Son gardien, André Ferro, a vu l’eau monter de plus de quatre mètres en vingt-quatre heures. Il observe même des écoulements suspects… Que faire ? Ouvrir les vannes ? Un chantier autoroutier se trouve en contrebas et l’ouverture du barrage risquerait d’interrompre les travaux. Vers 18h, ce 2 décembre 1959, André Ferro reçoit enfin l’ordre de libérer les 50 millions de mètres cubes d’eau qui pèsent sur l’ouvrage.
Trop tard. À 21h13, le barrage cède, libérant une vague estimée à 40 mètres de haut. Des blocs de béton de plusieurs tonnes sont projetés dans la vallée en contrebas. Il faut vingt-et-une minutes à la vague meurtrière pour menacer la ville de Fréjus et ses 15.000 résidents, dont la plupart sont assis devant le programme télévisuel phare du mercredi soir, «La Piste aux étoiles». Lorsque l’eau finit par les atteindre, le numéro d’Achille Zavatta est coupé net. «Les habitants […] ont fui sans savoir d’où venait le danger, rapporte La Provence à l’époque. Tués sur place et traînés par le fleuve assassin, ils ont eu pour linceul une immense étendue de boue.»
Le bilan humain et matériel est épouvantable. Au lendemain de la catastrophe, on relève 423 décès, dont un tiers d’enfants, et plus de 7.000 personnes sinistrées. Mille hectares de terrains agricoles ont été ravagés, des immeubles renversés, des caves englouties. Une couche de boue d’un demi-mètre couvre les quartiers de Fréjus les plus touchés. Sur place, les secours s’organisent: l’école des filles a été reconvertie en refuge d’urgence. Téléphone, routes, voies ferrées, électricité, rien ne fonctionne: la ville varoise est coupée du reste du monde.
«2 décembre 1959: catastrophe du barrage de Malpasset | Franceinfo INA», INA Actu, 2 décembre 2019.
Jusqu’à ce que la mort nous répare
Au milieu des témoignages tragiques relayés par les journaux, un fait divers, en particulier, émeut l’opinion. Parmi les victimes se trouvait un jeune fiancé en plein préparatifs de son mariage. La cérémonie, qui était prévue quelques jours plus tard, pourra-t-elle avoir lieu ? Sa partenaire éplorée, enceinte de surcroît, l’espère. «Je ne souhaite qu’une chose, confie Irène Jodar au Parisien libéré, le 9 janvier 1960. C’est de pouvoir me marier à titre posthume pour que l’enfant que je porte devienne légalement le fils de son père.»
Sa demande sera-t-elle entendue ? Durant les deux guerres mondiales, on avait déjà vu des mariages célébrés malgré la mort prématurée du conjoint. En plus d’offrir une forme de consolation, les noces post mortem permettaient de distribuer une pension aux veuves de guerre et de laver le tabou moral des grossesses contractées hors mariage. À la mairie de Fréjus, le mariage posthume d’Irène Jodar et d’André Capra a finalement lieu en août 1960. Et ce, grâce à l’article 171 du Code civil qui est créé spécialement pour pouvoir le permettre et a été entériné le 8 janvier 1960.

Irène Jodar marche avec sa sœur dans une rue de Fréjus (Var), le 8 décembre 1959, au moment où elle a déposé une demande d’autorisation de mariage posthume auprès du ministère de la Justice et indiqué vouloir prendre pour époux son fiancé décédé André Capra, à la date prévue initialement, soit le 9 décembre 1959. | AFP
D’après ce passage de la loi, encore en vigueur de nos jours (et qui a été reformulé en mai 2011), «le président de la République peut, pour des motifs graves, autoriser la célébration du mariage en cas de décès de l’un des futurs époux, dès lors qu’une réunion suffisante de faits établit sans équivoque son consentement». Quels «motifs graves» peuvent être retenus ? Si la victime est décédée lors d’opérations militaires ou des suites du terrorisme, par exemple. Sont également prises en considération des circonstances personnelles douloureuses: la longévité du concubinage ou une présomption de paternité peuvent justifier la célébration de noces posthumes.
En plus d’exiger l’aval de l’Élysée, une telle demande fait l’objet d’une procédure singulière. Il faut prouver le consentement du concubin décédé, mais également justifier qu’un mariage était bien en cours d’organisation (des preuves matérielles, comme le devis d’un traiteur ou un carton d’invitation daté, peuvent être demandées). En outre, pour des raisons évidentes, le mariage posthume ne crée pas de prétentions à l’héritage pour l’époux survivant.
Nicolas Méra – Édité par Émile Vaizand
Source : Slate (France)
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