« Le sans-papiers le plus libre de France » : l’humoriste Zaef se bat depuis 10 ans pour obtenir sa régularisation

Info MigrantsZaef a fait de son quotidien de sans-papiers en France l’un des principaux thèmes des sketchs qu’il joue au théâtre. Mais la réalité l’a rattrapé cette année : après le refus de son titre de séjour, il reçoit une Obligation de quitter le territoire français (OQTF). Un choc pour cet humoriste natif de Côte d’Ivoire installé dans l’Hexagone depuis 10 ans, dont l’histoire ressemble à celle de milliers d’autres personnes en situation irrégulière en France.

« On se croirait à la préfecture », rigole Zaef en entrant dans l’immeuble de France Médias Monde (France 24, RFI, MCD) qui abrite les locaux d’InfoMigrants à Issy-les-Moulineaux (en région parisienne). L’humoriste venait d’être balloté d’une porte à une autre avant d’être autorisé, par les agents de sécurité, à pénétrer dans le bâtiment.

Cette blague résume le parcours semé d’embûches en France de cet Africain de 43 ans. Depuis son arrivée dans l’Hexagone en 2016 avec un visa touristique, Zaef a passé ces 10 dernières années à essayer d’obtenir des papiers dans le pays.

Sa vie de sans-papiers en France, il la raconte depuis des années dans des sketchs qu’il joue dans des comedy clubs ou dans son spectacle, actuellement à l’affiche du théâtre parisien Le Point Virgule. L’humour est devenu pour ce natif de Côte d’Ivoire un refuge et une arme contre la solitude. « Se produire devant des gens et rigoler avec eux me permet d’oublier pendant quelques heures que je n’ai pas de papiers ».

 

Narrer ses galères sur les planches plusieurs fois par semaine, c’est aussi une façon de parler des autres étrangers en situation irrégulière qui eux n’ont pas cette tribune. « Je n’ai jamais caché mon statut administratif. J’étais le sans-papiers le plus libre de France », affirme Zaef.

Mais s’il parle au passé, c’est que son avenir dans le pays s’est brutalement assombri.

« Tout s’arrête après 10 ans de vie en France »

En mars 2026, sa demande de régularisation au titre de l’admission exceptionnelle au séjour (AES), déposée en 2024, est refusée au motif qu’artiste n’est pas un métier en tension et qu’il ne dispose pas d’attaches en France. La lettre de la préfecture de police de Paris est assortie d’une Obligation de quitter le territoire français (OQTF).

En effet, depuis la circulaire Retailleau, qui a durci les conditions de régularisation, les étrangers doivent, entre autres, justifier d’un emploi dans un secteur en manque de main-d’œuvre pour prétendre à un titre de séjour d’un an. Et tout refus est systématiquement accompagné d’une OQTF.

Lorsque Zaef dépose sa demande d’AES en 2024, c’est la circulaire Valls qui régit la régularisation des étrangers sans-papiers par le travail ou pour motifs familiaux – dont les critères sont plus souples. Mais quand son dossier est traité en septembre 2025, c’est sous la circulaire Retailleau.

« Lorsque j’ai reçu mon OQTF, j’ai ressenti de la colère et de l’incompréhension. C’est comme si on avait appuyé sur le bouton off. C’était [l’AES, ndlr] ma dernière carte. Donc tout s’arrête, après 10 ans de vie en France. Tu dois tout recommencer ailleurs, mais c’est où ailleurs ? », lance-t-il. « C’est comme si tout ce que j’avais fait ici ne compte pas : mes amis et ma compagne ne comptent pas. Aujourd’hui, je ne suis plus cet Africain arrivé il y a 10 ans ».

Repéré dans son taxi au Gabon

Sa « dernière carte » car Zaef avait déjà tenté d’obtenir l’asile en France en 2016. Né en Côte d’Ivoire d’un père burkinabé et d’une mère malienne, il a passé une partie de son enfance au Burkina Faso puis est retourné vivre avec sa famille en Côte d’Ivoire avant de s’installer seul au Gabon jusqu’en 2016.

C’est dans ce pays d’Afrique centrale qu’il fait ses premières armes en tant qu’humoriste. Dans son taxi, il s’attache à faire des blagues aux clients à l’air malheureux. « Mon objectif était de faire rire les passagers tristes », rembobine-t-il. Quand les clients ressortaient de sa voiture en rigolant, Zaef avait le sentiment du travail accompli.

Un jour, le jeune homme est repéré par un client pas comme les autres : Omar Defunzu, « le Jamel Debbouze gabonais » comme il le présente. Ce dernier le forme puis l’invite dans son émission « Éclats de rire ». Zaef fait ses premières scènes au Gabon et multiplie les projets avec des chaînes françaises en Afrique (Canal +, TV5).

Mais la crise électorale de 2016 au Gabon provoque sa fuite vers la France. « Je ne me sentais pas en sécurité pour des raisons personnelles », dit-il, sans plus de détails sur le sujet.

Sa demande d’asile en France en tant que résident gabonais est déboutée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) puis par la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) au motif qu’il n’est pas en danger au Gabon.

Zaef demande un réexamen de sa demande d’asile en 2021 en tant que Burkinabé mais elle est refusée en 2024 car il n’apporte pas suffisamment de preuves d’un danger dans son pays d’origine.

« Toute ma vie dépend de la préfecture »

Ces 10 années de galères administratives n’ont pourtant pas empêché l’humoriste de jouer sur scène, d’écumer les comedy clubs, de faire les premières parties de spectacles d’artistes connus comme Ahmed Sylla, d’avoir des chroniques à la radio, ou encore de passer à la télévision. Il est aussi nommé fin 2025 aux Augustes de l’humour, une cérémonie de remise de prix qui met à l’honneur les humoristes.

« Le monde artistique est particulier : avec mon métier, je n’ai pas besoin de justificatifs pour travailler », explique-t-il. « Des personnes sous OQTF sont venus voir mon spectacle et ils ne me croyaient pas quand je disais que n’avais pas de papiers. Ils me disaient : ‘Même toi qui joue sur scène tu es sans-papiers !’ »

Zaef le sait, son histoire est « celle de beaucoup de sans-papiers, présents dans toutes les couches de la société française ». Même s’il est mieux loti que d’autres de par son métier, l’humoriste aussi vit depuis 10 ans avec une épée de Damoclès au-dessus de sa tête. « Il ne se passe pas une journée où le fait de ne pas avoir de papier ne revient sur la table. Je ne peux jamais me projeter, toute ma vie dépend de la préfecture », souffle-t-il. Il a notamment dû refuser des invitations pour jouer dans d’autres pays, par crainte de ne plus pouvoir entrer en France.

Cet été, il est invité au Canada pour le festival Juste pour rire, le plus grand festival d’humour au monde. Mais cette fois, il ne compte pas laisser passer cette occasion. « J’ai peur mais il faut prendre une décision. En France, je suis devenu la meilleure version de moi-même et j’ai tout fait pour vivre normalement mais ça ne fonctionne pas. On verra bien ce qu’il se passera, je crois au destin », affirme-t-il fataliste. « Peu importe ce qu’il va arriver, j’aurai tout essayé ».

Dans une vidéo publiée le 13 mai sur son compte Instagram, suivi par plus de 12 000 personnes, Zaef annonce publiquement être sous OQTF pour montrer que « cela peut arriver à tout le monde et que nous ne sommes pas des délinquants car dans la pensée collective, une personne sous OQTF est dangereuse ». La publication a été partagée par de grands noms du milieu comme Waly Dia ou Panayotis Pascot.

« Cet élan de solidarité m’a touché. J’ai été très étonné de l’engouement suscité par ma vidéo », avoue-t-il deux semaines plus tard. « En parler et obtenir tout ce soutien m’a libéré, comme si j’avais enfin obtenu mes papiers. Vous voyez, j’ai une famille, des attaches en France », lance l’humoriste, comme un clin d’œil à la préfecture.

Grâce à la médiatisation de son affaire, il a été reçu une nouvelle fois à la préfecture début juin pour un réexamen de son dossier. Mais combien d’autres comme lui « n’ont pas cette chance » ? « Mon quotidien fait que je peux en parler mais je veux m’exprimer pour tous ceux qui ne peuvent pas. Les sans-papiers aussi apportent des choses à la société française ».

 

 

Leslie Carretero

 

 

Source : Info Migrants (France)

 

 

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