
Seneplus – L’Afrique est endettée parce qu’elle est pauvre. C’est le postulat implicite que partagent encore beaucoup d’observateurs. Marie-Yemta Moussanang, chercheuse et productrice spécialiste des questions africaines contemporaines, réalisatrice du podcast Afrotopiques, renverse radicalement cette lecture dans un décryptage diffusé sur la chaîne YouTube Histoires Crépues. Sa thèse : les pays africains ne sont pas endettés parce qu’ils sont pauvres. Ils sont pauvres, en partie, parce qu’ils ont hérité à l’indépendance des dettes contractées par leurs colonisateurs.
Le point de départ de cette démonstration est historique. À partir de la Conférence de Berlin de 1884-1885, qui consacre le principe d’occupation effective, les puissances européennes se lancent dans une course effrénée à la colonisation du continent africain. Pour financer leurs expéditions militaires, leurs administrations et leurs infrastructures d’extraction, elles empruntent, notamment auprès de la Banque mondiale, créée en 1944 à l’issue des accords de Bretton Woods.
Mais ce que l’histoire officielle tait, c’est qu’en 1960, au moment des indépendances, ces dettes sont intégralement transférées aux jeunes États africains. Des emprunts contractés pour exploiter des peuples se retrouvent ainsi à la charge de ces mêmes peuples. Le cas du Congo belge est emblématique : au moment de son indépendance le 30 juin 1960, le pays ne compte que seize diplômés de l’enseignement supérieur pour près de 14 millions d’habitants, aucun médecin, aucun ingénieur, aucun juriste. Pourtant, il hérite d’une dette coloniale substantielle.
L’illusion du contribuable métropolitain
L’analyse de Marie-Yemta Moussanang s’appuie notamment sur les travaux du CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes) et sur ceux de l’économiste Donicoño, auteur de Un empire bon marché. Elle établit un fait peu connu : contrairement à l’idée reçue, ce n’est pas le contribuable français qui a financé les colonies. La loi de finances du 13 avril 1900 impose aux administrations coloniales le principe d’autonomie financière. Autrement dit, elles doivent se financer elles-mêmes à partir des ressources prélevées localement.
Résultat : ce sont les populations colonisées elles-mêmes qui ont financé les salaires des gouverneurs, des administrateurs et des fonctionnaires coloniaux, ainsi que les infrastructures construites pour les colons. L’État français, de son côté, n’a consacré qu’environ 0,5 % de son revenu national à son empire colonial sur plus d’un siècle, essentiellement pour des dépenses militaires.
Pour dégager ces ressources locales, le système colonial a reposé sur deux leviers d’exploitation fiscale : la taxe de capitation et le travail forcé. La taxe de capitation — impôt par tête aboli en France après la Révolution de 1789 — est ressuscitée dans les colonies. En Algérie en 1909, 90 % de la population indigène payait 70 % des impôts directs, tout en étant largement exclue des services publics. Le travail forcé, appelé « prestation », mobilise pour sa part des populations entières sur des chantiers d’infrastructures jusqu’en 1946, date de son abolition formelle, bien que la pratique ait perduré dans les faits.
Ces mécanismes ont profondément déstructuré l’organisation économique du paysannat africain, l’arrachant à l’agriculture vivrière pour l’intégrer de force dans une économie monétaire orientée vers l’exportation.
Une dette illégale selon le droit international
Le transfert de dettes coloniales aux nouveaux États ne constitue pas seulement une injustice morale, c’est une violation du droit international. Le théoricien de la dette odieuse Alexander Sack l’écrit explicitement dans son traité juridique de 1927 : une dette contractée pour asservir ou coloniser une population est nulle pour cette population. Ce principe avait d’ailleurs été appliqué après la Première Guerre mondiale : lors de la reconstitution de la Pologne en État indépendant, il avait été décidé que les dettes contractées par l’Allemagne pour coloniser les territoires polonais ne seraient pas à la charge du nouvel État.
La Banque mondiale, en transférant aux États africains indépendants les dettes coloniales qu’elle avait accordées aux puissances colonisatrices, a donc agi en contradiction flagrante avec ces principes juridiques établis.
La problématique de la dette illégitime ne s’arrête pas à l’ère coloniale. Elle se prolonge avec les régimes autoritaires mis au pouvoir après les indépendances, souvent avec la complicité des anciens colonisateurs. Le cas de Mobutu au Zaïre est édifiant : à sa mort en 1997, sa fortune personnelle estimée à 8 milliards de dollars représentait les deux tiers de la dette extérieure du pays. Des milliards empruntés auprès des institutions internationales, largement détournés à son profit personnel.
La crise de la dette de 1982 — conjugaison d’une explosion des taux d’intérêt et d’une chute brutale des cours des matières premières — précipite le dénouement. Sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, les États africains appliquent des plans d’ajustement structurel qui ravagent leurs budgets sociaux. Au Congo, le budget de l’éducation s’effondre de 26 % à 7 % entre 1982 et 1986. Une génération entière en paie encore le prix.
L’audit citoyen comme outil de souveraineté
Face à ce tableau, Marie-Yemta Moussanang plaide pour l’audit citoyen de la dette. Une assemblée de citoyens mandatée pour enquêter sur l’origine, la destination et les bénéficiaires réels des emprunts publics. L’exemple de l’Équateur, où le président Rafael Correa a suspendu en 2008 le remboursement de 70 % de la dette jugée illégitime à la suite d’un tel audit, montre que la démarche peut aboutir : les créanciers ont accepté.
La chercheuse appelle plus largement à un renversement du récit dominant. Les pays africains dits « endettés » sont en réalité, affirme-t-elle, des créanciers des puissances coloniales. Et si une dette reste impayée, c’est bien celle des crimes humains, économiques et écologiques de la colonisation et de l’esclavage ; une exigence formulée dès 1993 dans la Proclamation d’Abuja, issue de la première conférence panafricaine sur les réparations, qui réclame reconnaissance des crimes, annulation des dettes, restitutions culturelles et réparations financières.
Trente ans après, les avancées restent timides. Quelques objets restitués. Et des dettes toujours là.
Source : Seneplus (Sénégal) – Le 31 mai 2026
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