Certes, l’État s’habille trop souvent d’atours austères. Il est cette silhouette lointaine qui surgit pour taxer, ce guichet bureaucratique, parfois intimidant, ou cette autorité qui contrôle et sanctionne. Pour beaucoup, il se confond encore avec le visage d’un régime, la couleur d’un parti ou l’incarnation d’un homme. Pourtant, à l’heure où notre pays fait face aux vents changeants de la modernité et du développement, il devient impératif de repenser ce lien. En effet, expliquer l’État au citoyen mauritanien ne relève plus du cours de droit constitutionnel ; c’est désormais une urgence démocratique et sociale. Il s’agit ainsi de substituer à la crainte ou à l’indifférence le sentiment d’une appartenance partagée.
La permanence de la Nation face aux divisions
Il convient de rappeler avant tout que l’État n’est pas une faction éphémère. Il est une continuité nationale. Les gouvernements passent, les majorités se succèdent, mais l’armature de la Nation demeure.
« Les gouvernements passent, mais l’État reste.»
Pour ancrer cette vérité dans le quotidien, il faut néanmoins inverser le regard. L’État, c’est d’abord ce qui soigne à l’hôpital, ce qui instruit à l’école de la République, la route qui désenclave nos régions et la sécurité qui garantit la paix de nos foyers. En somme, c’est le garant d’un destin commun, une maison collective élevée bien au-dessus des réflexes tribaux, régionaux ou politiques.
Toutefois, bâtir une véritable cohésion sociale exige de regarder nos réalités en face, sans fard ni complaisance. De fait, la Mauritanie est riche de sa diversité, mais elle reste traversée par des lignes de faille historiques : tensions communautaires, passif humanitaire, séquelles de l’esclavage, marginalisation de certains territoires et criantes inégalités sociales.
Les trois piliers de la réconciliation nationale
Par conséquent, pour que l’État devienne le ciment de la communauté nationale, il doit impérativement s’ériger en arbitre souverain et impartial, et non en instrument de domination d’un groupe sur un autre. Cette réconciliation repose alors sur trois piliers fondamentaux :
Une citoyenneté égale : Les droits d’un Mauritanien ne doivent plus dépendre de son patronyme, de sa langue ou de son poids tribal. La loi doit ainsi retrouver sa noble fonction : être la même pour tous, protectrice et impersonnelle.
Une mémoire apaisée : Une nation forte ne s’envisage pas dans l’amnésie. C’est au contraire en regardant son histoire, y compris ses heures les plus sombres, avec sérénité et justice, que l’on guérit les blessures du passé.
Une représentation miroir : Nos institutions, nos forces de sécurité et nos médias publics doivent refléter le visage pluriel de la Mauritanie. De la sorte, chaque citoyen doit pouvoir s’identifier à ceux qui le dirigent et le protègent.
Les vecteurs de la transmission : éducation et médias
Ceci étant dit, cette réinvention de l’État passe inévitablement par les vecteurs de la transmission. Or, aujourd’hui, une part importante de notre jeunesse ignore les mécanismes de nos institutions ou la portée de la Constitution. C’est pourquoi l’instruction civique doit redevenir une priorité stratégique.
C’est notamment sur les bancs de l’école que l’on doit apprendre que le drapeau n’est la propriété d’aucune faction, que l’argent public est le bien sacré du peuple, et que la corruption est un poison qui fragilise l’édifice entier.
Parallèlement, les médias ont le devoir de rompre avec les discours de haine et les replis identitaires. Leur rôle est plutôt d’ouvrir des espaces de dialogue interculturel et de valoriser ce qui rassemble, au lieu de ce qui divise.
De la solidarité traditionnelle à la responsabilité républicaine
Au fond, la société mauritanienne n’est pas individualiste ; elle possède, ancrée dans sa culture nomade et dans ses valeurs islamiques, une formidable tradition d’entraide, d’hospitalité et de fraternité. Le grand défi de notre siècle est donc de transposer cette solidarité traditionnelle à l’échelle de la nation.
Dès lors, il nous faut apprendre à protéger le bien public avec la même rigueur que notre propriété privée, à secourir le citoyen inconnu à l’autre bout du pays comme s’il était un parent, et à ressentir l’injustice faite à autrui comme une menace directe pour soi-même. Néanmoins, cette transition psychologique ne se fera pas sans une confiance absolue en la justice.
Car lorsque le citoyen acquiert la certitude que les privilèges supplantent le mérite et que certains s’élèvent au-dessus des lois, il se détourne inévitablement de l’État pour chercher refuge auprès de sa tribu ou de ses réseaux d’influence. La justice est le véritable ciment de la cohésion sociale ; elle seule peut désarmer les réflexes identitaires.
Conclusion : l’unité dans la diversité
En définitive, la Mauritanie n’est pas uniforme, et c’est là sa chance. Elle se situe au carrefour des mondes arabe, africain et sahélien. Elle est à la fois nomade et urbaine, multilingue et profondément unie par l’Islam. La cohésion sociale ne saurait donc consister en une standardisation culturelle qui effacerait ces spécificités. Bien au contraire, elle réside dans la capacité à intégrer ces nuances dans un récit national commun.
Chaque citoyen doit pouvoir proclamer avec une égale fierté : « Je suis maure, peul, soninké, wolof, bambara, français de Mauritanie… et pleinement mauritanien. »
En conclusion, fortifier l’État en Mauritanie revient à en faire une responsabilité collective. L’État ne sera fort que lorsque le citoyen le respectera, et le citoyen ne le respectera que lorsqu’il s’y reconnaîtra enfin. C’est à ce prix, et à ce prix seul, que nous bâtirons une nation unie, stable et résolument confiante en son avenir.
Ahmed Ould Bettar
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