La loi sur l’homosexualité au Sénégal, un écran de fumée face à l’impuissance du tandem au pouvoir à Dakar

En criminalisant les « actes contre nature », le président Bassirou Diomaye Faye et son premier ministre, Ousmane Sonko, espèrent faire oublier les tensions sociales croissantes et les difficultés économiques persistantes.

Le Monde – Aux parlementaires sénégalais auxquels il annonçait, le 26 février, un doublement des peines de prison contre les homosexuels, le chef du gouvernement, Ousmane Sonko, avait fait cet aveu troublant : « C’est la première loi que j’ai déposée, moi-même, à l’Assemblée nationale. » La première depuis la victoire de son mouvement des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), deux ans plus tôt. C’est peu.

Le premier ministre n’avait-il donc d’autre sujet à traiter alors que le pays est enlisé dans un profond marasme économique, et que le mécontentement social monte dans les transports, l’enseignement, la santé ? « Cette loi homophobe est un écran de fumée pour faire plaisir aux religieux, et surtout faire oublier [l’]immobilisme [du gouvernement] et une colère qui monte, y compris parmi les jeunes, leur socle électoral », lâche un ancien ministre du temps de Macky Sall (2012-2024). Aujourd’hui en retrait de la politique, il préfère l’anonymat.

Ousmane Sonko tenait là, même partiellement, une promesse électorale faite durant la campagne présidentielle de 2024 sur la « criminalisation des actes contre nature ». Certains s’indignent, discrètement, en privé, d’un texte amalgamant homosexualité consentie avec la nécrophilie et la zoophilie, salué par un assourdissant battage médiatique. Mais Ousmane Sonko sait que ce thème est largement partagé dans l’opinion publique sénégalaise. Une centaine de personnes ont déjà été arrêtées sans provoquer de réactions.

« Le timing est troublant », remarque toutefois une artiste dakaroise, qui souhaite également demeurer dans l’ombre. « Subitement l’intérêt des médias s’est détourné vers un scandale, réel, de pédocriminalité et, par glissement, vers cette loi homophobe », ajoute-t-elle. En effet, cette dernière question est revenue opportunément sur le devant de la scène alors que l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar – la plus prestigieuse du pays –, s’enflammait de plus belle après la mort suspecte d’un étudiant, le 9 février.

Ce dernier, Abdoulaye Ba, aurait succombé aux coups des policiers lors d’une journée particulièrement violente de manifestations étudiantes organisées pour protester, entre autres raisons d’ordre social, contre le non-paiement de leurs bourses d’études. La répression, d’une ampleur inédite à Cheikh-Anta-Diop, a calmé les ardeurs. Depuis, il est plus souvent question, en une des journaux, du démantèlement de soi-disant réseaux homosexuels.

Promesse d’une « révolution pacifique »

Mais les revendications sociales des Sénégalais, elles, demeurent. Le mécontentement général est à la hauteur des promesses non tenues. « Les dirigeants du Pastef, le premier ministre tout d’abord, sont piégés parce qu’ils ont vendu du vent aux électeurs : le bonheur en vingt jours », dénonce Elhadji Diouf, avocat tonitruant et homme politique aux opinions tranchées. « Le Pastef conserve une certaine popularité auprès des jeunes, mais même ça ne va pas durer », ajoute-t-il.

Ce n’est pas tant du vent qui leur fut promis qu’une « révolution pacifique » : renverser la table du système passé figé et profondément inégalitaire ; réaffirmer la souveraineté culturelle et économique du Sénégal ; rénover une gouvernance assez largement corrompue ; réformer un système judiciaire jugé inféodé au pouvoir politique ; mettre l’accent, à l’international, sur la dimension panafricaniste. Mais où sont les réalisations ? « Il faut leur laisser du temps, c’est un programme à long terme, jusqu’en 2050 », affirme un intellectuel du Pastef qui, ne s’estimant pas en droit de parler au nom du parti, choisit lui aussi l’anonymat.

A ce jour, l’économie sénégalaise stagne, et pas seulement à cause d’un environnement international sens dessus dessous. Ainsi, l’activité dans le bâtiment, habituellement gros pourvoyeur d’emplois et créateur de richesses, fonctionne au ralenti. « Les nouvelles autorités ont gelé les grands chantiers d’habitation et de bureaux au prétexte qu’ils auraient servi à blanchir de l’argent durant les mandats de Macky Sall, et qu’il fallait jeter un œil sur les comptes des entreprises », explique un avocat d’affaires.

Des chefs d’entreprise, des administrateurs d’organismes parapublics, des fonctionnaires ont été arrêtés dans le cadre de la lutte anticorruption. « Mais cela dure depuis des mois et c’est aussi un prétexte pour des règlements de comptes politiques, beaucoup de dossiers sont vides », jure ce même avocat, engagé dans la défense de plusieurs dossiers. « La lutte contre la corruption, menée par un ancien contrôleur des impôts [Ousmane Sonko], ne peut tenir lieu de politique économique », ajoute Elhadji Diouf.

« Impasse budgétaire et financière »

Or les chiffres sont mauvais. Le Fonds monétaire international (FMI) vient ainsi de revoir à la baisse ses prévisions de croissance pour 2026. Elle s’établirait à 2,2 % du PIB, bien en dessous de la moyenne en Afrique subsaharienne (4,3 %). Le pays est structurellement très dépendant de l’extérieur. « Mais à force de bravades souverainistes contre les organismes de financements internationaux et les puissances extérieures tout particulièrement la France , il fait maintenant peur aux investisseurs étrangers », observe l’avocat d’affaires. L’entrée en production des hydrocarbures (gaz et pétrole) n’a pas fait basculer l’économie sénégalaise dans une autre dimension.

En revanche, son endettement atteint des niveaux inquiétants. Certes le nouveau pouvoir a eu la mauvaise surprise de découvrir, à son arrivée, plus de 10 milliards d’euros de dette cachée. Celle-ci pèse sur l’équilibre macroéconomique et a entamé la confiance des institutions financières. Le FMI a ainsi suspendu un programme d’aide de 1,5 milliard d’euros peu après sa signature, en juin 2023. Mais au nom de la souveraineté nationale, Ousmane Sonko refuse de négocier une restructuration de la dette, pourtant jugée nécessaire par la plupart des observateurs.

Pire, pour éviter un défaut de paiement, son gouvernement a contracté dans des conditions opaques un financement hybride (appelé total return swap, ou TRS) de 650 millions d’euros, probablement gagé sur des ressources naturelles, auprès de la First Abu Dhabi Bank. Dans la foulée, l’agence S&P Global Ratings a relégué, fin mars, le Sénégal en catégorie « hautement spéculative », dégradant sa note de B− à CCC +.

Les charges de la dette absorbent dorénavant plus du quart du budget national. « Ils sont dans une impasse budgétaire et financière, et prisonniers de leur populisme », constate un financier et ancien ministre. « Leur seule réponse est d’augmenter les taxes et les contrôles fiscaux des entreprises, et dans le même temps ils baissent le prix des carburants et de l’électricité aux particuliers. Donc ils réduisent les recettes de l’Etat ! », s’inquiète-t-il.

A cette lourde hypothèque financière, privant l’« Etat Pastef » des moyens de mener à bien sa « révolution sociale », s’ajoutent les dissensions politiques internes et les ambitions personnelles concurrentes entre le président, Bassirou Diomaye Faye, et son premier ministre. « Le Pastef n’appartient pas aux schémas politiques connus. Il implique de reposer sur une nouvelle élite politique, et comporte une dimension spirituelle qui repose sur un modèle quasi prophétique », explique l’anthropologue Youssouf Mbargane Guissé.

Le « prophète » est en l’occurrence Ousmane Sonko. Son charisme lui promettait la présidence. N’eût été une affaire judiciaire de droit commun qui lui a interdit de se présenter en 2024, ouvrant une voix royale à son compagnon de lutte, l’actuel président. « Nous sommes dans une cohabitation douce qui pourrait devenir corsée », a reconnu Ousmane Sonko, début mars, prompt à invoquer leurs divergences de vues pour expliquer l’absence de réformes. Sauf pour une loi homophobe.

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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