– Jamais l’expression ne fut prononcée, comme si le terme avait disparu du vocabulaire de la géopolitique au XXIe siècle, classé au rang de vieillerie inutile. Invité à Washington, mardi 3 mars, le chancelier allemand, Friedrich Merz, n’évoque à aucun moment le droit international devant son hôte, Donald Trump. La guerre, que le président des Etats-Unis mène alors depuis trois jours contre l’Iran, main dans la main avec Israël, piétine les règles bâties depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
L’opération « Fureur épique » décidée à huis clos par le milliardaire et le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, dans une logique dite « préventive », bafoue la charte des Nations unies. Mais, dans le bureau Ovale, M. Merz se tait. « Ce n’[était] pas le moment de faire la leçon à [ses] partenaires et alliés », car Berlin partage « nombre de leurs objectifs » face à un régime iranien « qui développe des armes nucléaires et opprime brutalement son peuple », explique à la presse le dirigeant allemand.
Le même jour, dans une allocution solennelle, Emmanuel Macron parle, lui, de ce droit international foulé aux pieds qui empêche la France « d’approuver » l’opération israélo-américaine. Mais le président de la République ne condamne pas l’intervention. « L’histoire ne pleure jamais les bourreaux », justifie M. Macron. Le Royaume-Uni choisit la même posture : « ni pour ni contre ». Le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, est seul à tempêter contre la « faillite du droit international ».
C’est qu’à défaut d’être légale, l’opération israélo-américaine est vue comme légitime par ceux qui s’interdisent de la désapprouver. Car il s’agit de s’en prendre à un régime qui massacre son peuple, terrorise l’Occident et développe dans la clandestinité l’arme nucléaire. « Il faut bien, à un moment, essayer d’en finir », argue l’ancien ambassadeur d’Israël en France Elie Barnavi, interrogé le 4 mars sur France Inter. « La guerre contre l’Iran n’est pas juste au sens strict du terme, parce qu’il n’y a pas eu de danger imminent », mais elle est « légitime », justifie l’historien.
Le droit international s’efface derrière des considérations morales. « Nous combattons les méchants, nous sommes les gentils », résumait, le 2 mars, sur Fox News, Benyamin Nétanyahou. « Il y a des guerres justes », écrit, le 5 mars, dans Le Point, le philosophe Bernard-Henri Lévy. « Nous avons un devoir d’ingérence qui, en droit international, se traduit par la responsabilité de protéger. Plus de 30 000 Iraniens désarmés ont été massacrés », argue auprès du Monde M. Lévy, ravivant le concept de « droit d’ingérence humanitaire », popularisé par Bernard Kouchner à la fin des années 1980.
Un « glissement dangereux »
La défense du bien contre le mal autoriserait à enfreindre la règle. Ce n’est pas une première. Les interventions occidentales au Kosovo en 1999, en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003 se sont passées d’approbation onusienne. Ce pragmatisme à visée éthique permet à la plupart des dirigeants européens de cultiver l’ambiguïté à l’égard de « Fureur épique ». Comme l’avait résumé M. Merz lors de la « guerre de douze jours » en juin 2025, Israël, avec les Etats-Unis, fait le « sale boulot » pour l’Occident. Dit autrement, la fin justifie les moyens, même si le Vieux Continent affiche ainsi une dépendance à l’égard des Etats-Unis qui l’oblige à s’éloigner de ses principes.
Cette posture constitue un renoncement pour l’Europe. L’abandon de valeurs qu’elle promeut, s’étrangle l’ancien ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, célèbre pour son discours de 2003 à l’ONU affichant la désapprobation de la France à l’invasion américaine en Irak. « Nous avons une conviction, avait-il alors proclamé. On ne peut faire progresser le droit tout en le contournant. »
Il ne s’agit pas de défendre le pouvoir sanguinaire de Téhéran. Mais faire prévaloir la morale – nécessairement subjective – sur le droit international – qui encadre le déclenchement de toute intervention par des critères objectifs comme l’imminence d’une menace, la proportionnalité dans le déploiement des armes et la protection des civils – est un « glissement dangereux », avance Laure Foucher, maîtresse de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique. « En perdant l’outil du droit on perd notre capacité à objectiver », poursuit-elle.
Prétendre que l’opération israélo-américaine viserait à libérer les Iraniens de la dictature des mollahs est discutable aux yeux des experts. Donald Trump répète qu’il veut voir le régime s’effondrer, mais n’a pas de stratégie claire et ne compte pas envoyer de troupes au sol. « Ce que la diaspora iranienne n’a pas compris, c’est que cette guerre n’a jamais eu pour vocation de mettre fin à l’autoritarisme en Iran. Elle renforce l’autoritarisme en Israël et aux Etats-Unis. Tandis que les bombes pleuvent, Nétanyahou est intouchable, et Trump agit en toute impunité », alerte sur X le 5 mars Esfandyar Batmanghelidj, fondateur de la Fondation Bourse et Bazaar, un cercle de réflexion spécialisé dans la diplomatie économique au Moyen-Orient.
« La démocratie n’est pas l’objectif ! Ce conflit obéit à une logique impériale qui vise à asseoir la domination des Etats-Unis et à offrir à Israël la sécurité à tout prix », dit au Monde M. de Villepin. « C’est une guerre tous azimuts, sans horizon de paix », décrit-il, alors qu’Israël étend ses opérations au Liban sud.
Selon un bilan de l’ONG Human Rights Activists News Agency, plus de 1 200 civils, dont au moins 194 enfants, ont été tués dans les frappes américano-israéliennes en Iran. Se scandaliser des entorses flagrantes au droit n’aurait certes pas empêché l’intervention et dans un monde dominé par la brutalité et les rapports de force, l’Europe est devenue inaudible. Mais, comme le signale M. de Villepin, « le pouvoir de dire non est ce qui nous reste : la dignité ! »
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com




