Afrique XXI – Que savait le Fonds monétaire international (FMI) ? Et jusqu’où va sa responsabilité dans le scandale de la « dette cachée » du Sénégal ? Depuis la publication, en février 2025, d’un audit révélant l’état catastrophique des comptes publics du pays, le doute s’est installé. Plusieurs économistes, et notamment des anciens cadres des institutions de Bretton Woods, en sont convaincus : le FMI en savait davantage qu’il ne le reconnaît officiellement. En décembre 2025, à Dakar, lors d’une conférence organisée par International Development Economics Associates (IDEAs), la ministre sénégalaise de la Justice, Yassine Fall, elle-même économiste, a suggéré que les torts ne se limitaient pas au seul cadre national.
Pour bien comprendre, remontons en arrière. Au début de son mandat, en avril 2024, le président Bassirou Diomaye Faye demande à la Cour des comptes de lancer un audit approfondi des finances publiques couvrant la période allant de 2019 à mars 2024. Les conclusions font l’effet d’une déflagration : au 31 décembre 2023, l’encours réel de la dette publique atteignait près de 99,7 % du PIB (18 559 milliards de francs CFA, soit 28 milliards d’euros), contre 74 % officiellement annoncés sous la présidence de Macky Sall. L’écart est vertigineux.
La Cour des comptes a identifié des déficits budgétaires bien supérieurs aux chiffres publiés, une comptabilisation incomplète des engagements – des emprunts contractés – par l’État, des pratiques de trésorerie irrégulières et une dette bancaire hors budget… Les auditeurs parlent explicitement de « dette cachée ».
Dans les semaines suivantes, le FMI, lié au Sénégal par un programme d’assistance financière, confirme l’existence d’engagements non déclarés pour environ 7 milliards de dollars (6 milliards d’euros) entre 2019 et 2024. Des audits indépendants ultérieurs, dont celui du cabinet Forvis Mazars, avancent des montants encore plus élevés – plus de 11 milliards de dollars – portant la dette à 132 % du PIB fin 2024. Pour un pays longtemps présenté comme un modèle de stabilité macroéconomique, le choc est brutal. Le Sénégal figure désormais parmi les États les plus endettés du continent africain.
Du « jamais vu » sur le continent
La responsabilité première de ce scandale incombe à l’État sénégalais, puisque la gestion de la dette et la transmission des données budgétaires relèvent de sa compétence. La décision de cacher des chiffres a donc été avant tout politique et administrative. Mais le problème ne se limite pas au Sénégal. D’autres acteurs ont joué un rôle important. Parmi eux, le FMI : pendant la période incriminée, il a approuvé, en juin 2023, un prêt majeur de 1,8 milliard de dollars, ce qui n’aurait pas été possible s’il avait pris en compte les chiffres réels. Au total, les emprunts contractés par le gouvernement à partir de 2019 dans le cadre de plusieurs programmes du FMI dépassaient de plus de 40 % du PIB les niveaux officiellement annoncés par le Fonds.
En mars 2025, le chef de mission du FMI pour le Sénégal, Edward Gemayel, a lui-même évoqué une « responsabilité partagée ». Avant tout de même de nuancer : « Nous ne sommes pas des auditeurs », a-t-il dit, assurant que l’institution ne pouvait « absolument pas soupçonner cette sous-déclaration. » Quelques mois plus tard, en novembre 2025, il déclarera : « On n’a jamais vu une dette cachée de cette importance en Afrique. »
Quand l’affaire a été rendue publique, l’institution financière a suspendu son programme de prêts avec Dakar et engagé une procédure formelle de « fausse déclaration ». Mais elle n’a pas demandé le remboursement immédiat des montants déjà décaissés, contrairement à ce qu’elle avait fait ailleurs, notamment en Mauritanie dans les années 2000. En octobre 2025, sa directrice générale, Kristalina Georgieva, a salué les « progrès importants » réalisés par les autorités sénégalaises et les a félicitées pour « leur engagement admirable en faveur de la transparence » ainsi que pour leur collaboration étroite.
Des signes de dérapage visibles
Le FMI était pourtant l’Institution la mieux placée pour repérer un tel dérapage. A-t-il fait preuve d’un manque d’attention ? Des doutes existaient en tout cas déjà quant à la qualité du suivi exercé par ses équipes. En novembre 2024, les économistes Peter Doyle, ancien cadre senior du Fonds, et Ndongo Samba Sylla1 avaient relevé des erreurs « très préoccupantes » dans les projections d’inflation concernant le Sénégal, qu’ils jugeaient dépourvues de base logique. Ils redoutaient que ces approximations ne soient « que la partie émergée de l’iceberg »2.
Dans ce contexte, l’hypothèse avancée par Martin Kessler, directeur exécutif de Finance for Development Lab, à savoir celle d’une confiance excessive accordée aux chiffres transmis par l’administration sénégalaise et d’un suivi insuffisant des engagements, apparaît comme une explication possible. Mais elle peine à convaincre. Car, comme l’économiste l’a expliqué en décembre 2025, des incohérences étaient détectables3. Fin 2023, les montants signés entre 2018 et 2023 représentaient 84 % du PIB, tandis que les sommes effectivement décaissées ne s’élevaient qu’à 51 %. Un écart aussi inhabituel aurait dû être considéré comme un indicateur préoccupant et justifier un examen plus approfondi de la situation.
Le FMI avait d’ailleurs lui-même relevé, en 2019, des failles dans la transparence budgétaire du Sénégal, notamment un « manque de publication de certains documents existants au sein des administrations », comme les rapports sur les dépenses fiscales ou la liste des prêts rétrocédés et des encours garantis par l’État. « Il aurait donc dû se montrer plus vigilant », observe Ndongo Samba Sylla. Cette prudence s’imposait d’autant plus que l’institution avait déjà été prise en défaut au Mozambique, souligne-t-il en référence au scandale révélé en 2016 de « dettes cachées », contractées dans la foulée de la découverte de vastes réserves gazières offshore. Le cas mozambicain montrait que l’anticipation de futures recettes liées aux hydrocarbures pouvait créer un contexte propice à une accumulation rapide et opaque de dettes. Or le Sénégal se trouvait dans une situation comparable : lui aussi avait découvert d’importantes ressources en hydrocarbures – du gaz en 2014, puis du pétrole entre 2014 et 2016.
« Des personnes savaient et n’ont pas agi »
Des « indices » qu’il y avait un problème « étaient visibles », juge John McIntire, ancien haut responsable de la Banque mondiale, citant des projets de construction et des flux financiers dans le système bancaire local et à la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). L’idée que le Fonds et la Banque mondiale n’auraient rien vu lui paraît « ni crédible ni pertinente ».
« Il est très atypique qu’un gouvernement augmente sa dette de 20, 30 ou 40 % du PIB sans que les experts fiscaux du Fonds, normalement très compétents, ne s’en aperçoivent », abonde un ancien cadre du FMI ayant requis l’anonymat. Un de ses ex-collègues renchérit : « Les équipes effectuent des revues approfondies tous les six mois. On ne peut pas dissimuler des montants aussi importants que ceux du Sénégal. C’est impossible. » Peter Doyle et Ndongo Samba Sylla résument : pour que plus de 20 % du PIB échappent au Fonds, il aurait fallu qu’il perde la trace de ces sommes « mission après mission, pendant cinq ans », dans la balance des paiements, l’enquête monétaire, les comptes nationaux et les comptes publics4. Un scénario difficilement vraisemblable.
Si l’hypothèse de l’incompétence paraît peu crédible, quelle autre explication envisager ? Selon une source bien informée, il ne s’agirait pas d’une simple défaillance technique. Certains membres de l’équipe du FMI en charge du Sénégal auraient identifié des anomalies et informé leur hiérarchie. Mais au moins un responsable supérieur aurait délibérément ignoré ces alertes. Il ne serait donc pas question d’une erreur « par omission », mais d’une erreur « par commission » : « Des personnes savaient et n’ont pas agi », insiste la source, s’appuyant sur des témoignages internes.
Journaliste
Source : Afrique XXI
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