Nana Mohamed Laghdaf : «La Mauritanie produit très peu de ce qu’elle consomme et dépend largement de l’extérieur»

La tendance actuelle à se focaliser sur l’augmentation des impôts est préoccupante dans un pays qui importe la quasi-totalité de ce qu’il consomme. Cette orientation l’est encore davantage dans un contexte international marqué par de fortes incertitudes économiques. Les tensions géopolitiques, la guerre en cours dans plusieurs régions du monde et la volatilité croissante des marchés de l’énergie annoncent déjà des répercussions globales. Le pétrole, indicateur central de l’économie mondiale, dépasse désormais les 100 dollars le baril — une évolution largement prévisible et dont les effets pourraient s’amplifier dans un monde aussi interdépendant.

Dans ce contexte, chercher à accroître la pression fiscale à l’intérieur d’une économie fragile peut rapidement devenir une source supplémentaire de tensions sociales. Mais au-delà de ces mesures ponctuelles, la question fiscale en Mauritanie mérite d’être posée de manière plus profonde. Le débat sur la pression fiscale y est en effet souvent présenté de manière trop simple. À chaque présentation du programme de politique générale du gouvernement ou de la loi de finances, notre fiscalité est présentée par le gouvernement comme plutôt modérée en comparant notre ratio impôts/PIB comme inférieur ou égal à celui de certains pays voisins. Présentée comme argument décisif, cette comparaison prétend clore le débat. Or, s’il est vrai qu’au plan statistique l’argument peut sembler convaincant, lorsqu’on se penche sur la réalité de notre pays, la réponse s’avère trompeuse. Comparer les niveaux d’imposition entre des pays dont les économies reposent sur des structures très différentes revient en réalité à rapprocher des situations qui ne sont pas comparables.

Dans des pays comme le Maroc ou le Sénégal, une part importante de la richesse est produite localement. L’agriculture, l’industrie et les services créent de la valeur à l’intérieur de l’économie nationale. L’impôt est donc prélevé sur une activité réelle, sur de la richesse qui a d’abord été produite avant d’être en partie collectée par l’État. Dans ces conditions, la fiscalité peut remplir son rôle classique : financer l’action publique et redistribuer une part de la richesse créée.

Dans notre pays, la situation est sensiblement différente. L’économie reste très largement dominée par la rente et par l’importation. Une part trop importante des recettes fiscales provient ainsi des taxes appliquées aux biens qui entrent dans le pays. Mais finalement, ces taxes n’incombent ni à l’importateur ni au commerçant : elles sont répercutées presque immédiatement sur les prix. Au bout de la chaîne, c’est donc le consommateur qui paie.

L’impôt se retrouve directement dans le panier de la ménagère, dans le prix du riz, de l’huile, du sucre, des vêtements ou de nombreux produits de la vie quotidienne.

Dans un tel système, la fiscalité devient à la fois régressive et circulaire. Elle est régressive parce qu’elle pèse proportionnellement davantage sur les revenus modestes. Les ménages aux ressources limitées consacrent l’essentiel de leur revenu à la consommation. Lorsque les taxes renchérissent les prix, ce sont donc eux qui supportent l’effort le plus lourd, tandis que les plus aisés en ressentent moins les effets.

Mais cette fiscalité est aussi circulaire. Dans une économie productive, l’impôt prélève une part de la richesse créée par l’activité nationale. Dans une économie dominée par l’importation, il ne s’appuie pas véritablement sur une production locale : il se contente d’augmenter le coût de biens achetés à l’extérieur. L’impôt ne prélève donc pas une richesse nationale solide ; il circule dans une économie qui crée encore trop peu de valeur. C’est ici qu’apparaît l’un des grands paradoxes de notre pays.

Paradoxe d’autant plus frappant que la Mauritanie n’est pas un pays pauvre par nature. Elle est potentiellement l’un des pays les plus riches de la sous-région car elle dispose de ressources minières importantes, d’une richesse halieutique exceptionnelle, d’un potentiel agricole réel, d’un cheptel important et d’une population jeune et relativement limitée. Peu de pays dans la région réunissent un tel ensemble d’atouts.

Et pourtant, l’économie continue de fonctionner, dans bien des aspects, comme celle d’un pays pauvre : elle produit très peu de ce qu’elle consomme et dépend largement de l’extérieur.

Si ce potentiel reste encore largement sous-exploité, ce n’est pas faute de ressources naturelles. Le problème se situe davantage dans la vision économique, dans la gouvernance et dans le fonctionnement de l’appareil administratif.

Depuis des décennies, l’économie est gérée sans véritable stratégie de transformation productive. Les politiques publiques alternent entre annonces, initiatives ponctuelles et programmes de distribution de denrées souvent spectaculaires, ainsi que des transferts monétaires épisodiques. Ces derniers peuvent en effet soulager certaines situations à court terme, mais ils ne remplacent pas une politique durable de création de richesse et, pire encore, ils entretiennent une logique structurelle de dépendance.

Pendant ce temps, l’administration — qui devrait être le cœur de la compétence publique et de la planification stratégique — peine à remplir pleinement ce rôle. La compétence ne trouve pas la place qu’elle devrait occuper dans la gestion des affaires publiques, tant l’allégeance politique y demeure le critère essentiel pour occuper des fonctions souvent stratégiques.

Le résultat est visible : une économie qui importe l’essentiel de ce qu’elle consomme, un pouvoir d’achat constamment sous pression et une fiscalité qui finit par peser principalement sur ceux qui disposent des marges les plus faibles pour la supporter.

Dès lors, le véritable débat n’est peut-être pas de savoir si notre taux d’imposition est légèrement plus bas ou légèrement plus élevé que celui de nos voisins. La question essentielle est plus simple et plus profonde : pourquoi un pays aussi riche en ressources continue-t-il de fonctionner comme une économie pauvre ?

Car lorsqu’un pays ne produit pas la richesse qu’il consomme et ne gère pas avec la rigueur indispensable l’appareil d’État dans la perspective du développement, l’impôt cesse d’être un instrument de progrès. Il devient simplement le prix que la société paie pour ses propres renoncements.

Tant que la richesse nationale ne sera pas réellement créée ici , ne serait-ce qu’en partie, et que la compétence ne primera pas sur l’allégeance dans la gestion publique, l’impôt ne sera qu’un fardeau supplémentaire pour les plus modestes. La Mauritanie dispose pourtant de tous les atouts pour suivre une autre voie. Alors une question demeure : à quand les réformes que ce pays attend depuis si longtemps ?

 

 

 

 

Nana Mohamed Laghdaf

Le 16 mars 2026

 

 

 

 

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