Au Sénégal, la répression policière s’abat sur les étudiants

La police a investi le principal campus universitaire de Dakar, suscitant de très violents heurts avec les étudiants, qui dénonçaient les retards répétés dans le versement de leurs bourses.

 Le Monde – Au lendemain des heurts entre jeunes et forces de l’ordre qui ont endeuillé la principale université de Dakar, la violence a laissé place à la sidération et à la colère, mardi 10 février. « On a basculé dans l’horreur », raconte Baye Fall, étudiant en master de droit public à l’université Cheikh-Anta-Diop (l’UCAD) de la capitale sénégalaise, en se remémorant la journée de lundi, durant laquelle un de ses camarades est mort, des dizaines ont été blessés dont au moins neuf gravement. Les nombreuses vidéos qui ont été partagées sur les réseaux sociaux, pour certaines vues des centaines de milliers de fois, témoignent de la violence dont ont fait usage les forces de l’ordre face aux jeunes. Le ministre de l’intérieur, Mouhamadou Bamba Cissé, a reconnu, mardi, que « ce qui s’est passé constitue une tragédie ».

« Rien ne laissait présager le chaos et la désolation », poursuit Baye Fall. Les étudiants de l’UCAD avaient initialement appelé à un « lundi noir » sans violence pour protester contre leurs conditions de vie et des arriérés de plusieurs mois dans le paiement de leurs bourses.

Des revendications auxquelles les autorités ont répondu en envoyant plusieurs dizaines de blindés légers de la police sur le campus estimant que des « biens publics [étaient] en danger » à la suite de « renseignements reçus » sur de possibles saccages, a justifié, mardi, le ministre de l’intérieur. Les vidéos montrent des forces de l’ordre tirer une grande quantité de gaz lacrymogènes, parfois à bout portant, face à des étudiants qui sont, eux, armés de pierres. Sur certaines images, des jeunes présentent leurs blessures – l’un a des doigts arrachés, un autre l’œil touché.

Lors de manifestations contre le non-versement d’aides financières à l’université Cheikh-Anta-Diop de Dakar, le 9 février 2026, sur cette image tirée d’une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux.

La situation s’est encore aggravée lundi en fin de journée lorsqu’un des bâtiments du campus abritant des chambres universitaires a pris feu dans des circonstances encore floues. Certains étudiants ont tenté d’échapper aux flammes en fuyant par les fenêtres, s’agrippant à des cordes à linge puis tombant dans le vide.

« Nous avons procédé à une trentaine d’évacuations vers des hôpitaux, a expliqué Mara Laye, le secrétaire général de la Croix-Rouge sénégalaise. Neuf étudiants sont dans un état grave », a-t-il précisé, préoccupé par un bilan certainement plus grave vu la violente répression.

« Défoncer des portes (…) gazer et tabasser »

C’est dans ce même immeuble, le bâtiment F, qu’Abdoulaye Ba, 21 ans, en deuxième année de médecine, a été retrouvé par ses camarades agonisant. Il avait le corps « battu », a rapporté Cheikh Atab Sagna, le président de l’amicale des étudiants en médecine au journal sénégalais Libération – ce dernier a été arrêté après avoir livré son témoignage. Un autre témoin assure au Monde que « le corps était constellé d’hématomes ».

Le collectif des amicales de l’UCAD, la principale association étudiante de l’université, a de son côté affirmé que Abdoulaye Ba avait « été brutalement torturé à mort par les policiers ». « Comment la police peut-elle défoncer les portes des chambres universitaires, gazer et tabasser de manière indiscriminée ? », s’émeut, encore sous le choc, un membre de l’association qui a souhaité rester anonyme. Une centaine de jeunes aurait été interpellés.

Les autorités ont annoncé l’ouverture d’une enquête qui pourrait donner lieu à des « sanctions », et reconnu la responsabilité des forces de l’ordre, tout en estimant qu’elles avaient agi pour « protéger les biens publics ». « Il ne devrait plus y avoir de bavures policières au Sénégal », a déclaré le ministre de l’intérieur, Mouhamadou Bamba Cissé. « Il y a eu des actes de violence qu’on a constatés de part et d’autre, et des actes qu’on a vus émanant des forces de défense et de sécurité. (…) Ce sont des actes que je ne peux pas cautionner », a-t-il lancé au cours d’un point presse, au cours duquel des actes attribués à des émeutiers étaient diffusés en boucle. Selon lui, 48 membres des forces de l’ordre ont été blessées.

L’UCAD a été fermée jusqu’à nouvel ordre, forçant les étudiants qui résident sur le campus à plier bagage et à quitter les lieux. En dehors de la capitale, des heurts ont également été signalés, mardi, dans les villes de Bambey, Matam, à l’Est, et à Ziguinchor, au Sud, fief du premier ministre, Ousmane Sonko.

« Divorce avec la jeunesse »

La colère gronde depuis des mois au sein des universités sénégalaises alors que les étudiants subissent de plein fouet la crise économique qui sévit au Sénégal. La situation financière du pays, confronté à un surendettement extrêmement préoccupant (132 % du produit intérieur brut), oblige les autorités à des « coupes » dans son budget. Début décembre 2025, le campus de Dakar avait déjà été le théâtre de violents affrontements avec les forces de l’ordre qui avaient fait 138 blessés selon la Croix-Rouge sénégalaise.

Mais « le choc de ce lundi noir est tellurique » pour le parti au pouvoir, estime Alioune Tine, fondateur du think tank Afrikajom Center, basé à Dakar, qui constate un « divorce avec la jeunesse ». Les étudiants avaient été de fervents soutiens des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) lorsque la formation était dans l’opposition, et ils ont œuvré pour porter le président, Bassirou Diomaye Faye, et son premier ministre au pouvoir, en 2024.

« Voir [ces jeunes] affronter une telle violence d’Etat conduit à une rupture inévitable avec l’exécutif dont les dernières déclarations ont mis le feu aux poudres », analyse ce militant reconnu des droits de l’homme en Afrique. Le 7 février, Ousmane Sonko avait dénigré les mouvements étudiants estimant connaître « les politiciens qui financent les étudiants pour brûler ». La déclaration de celui qui était il y a peu encore le héros des jeunes sénégalais avait suscité l’indignation.

 

 

Source : Le Monde

 

 

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