Unité nationale et citoyenneté selon Ould Ghazouani : de Kaédi aux actes

En se rendant à Kaédi, dans la wilaya du Gorgol ce 8 février 2026, le Président de la République islamique de Mauritanie, M. Mohamed Ould Ghazouani, a prononcé un discours dense et ambitieux, largement centré sur l’unité nationale, la citoyenneté et le vivre-ensemble. Dans une région marquée par une histoire lourde et encore douloureuse, cette prise de parole revêt une portée symbolique forte.

Le Chef de l’État a d’abord posé un geste politique important en reconnaissant publiquement son incapacité à s’exprimer dans les langues les plus courantes dans la localité (pulaar et soninké), tout en affirmant sa volonté de permettre à tous les Mauritaniens de communiquer entre eux dans leurs langues nationales. Ce passage, salué par beaucoup, reconnaît implicitement une réalité longtemps ignorée : la diversité linguistique et culturelle du pays est une richesse, mais elle reste encore insuffisamment prise en compte dans les pratiques institutionnelles.

Tout au long de son discours, le Président a insisté sur une idée centrale : le lien de citoyenneté doit primer sur toutes les autres appartenances. Il a rappelé que les droits ne peuvent être fondés ni sur l’origine, ni sur la langue, ni sur l’appartenance communautaire, mais uniquement sur la citoyenneté, entendue comme égalité de droits et de devoirs. Il a mis en garde contre les dangers d’une société fragmentée en groupes revendiquant des droits particuliers, au détriment de l’unité nationale et de la pérennité de l’État.

Sur le plan des principes, le message est clair, cohérent et difficilement contestable. Mais à Kaédi, comme dans l’ensemble du Gorgol, une question demeure : comment traduire ces principes dans la réalité vécue par les citoyens ?

Car si l’unité nationale est présentée comme le rempart fondamental contre l’instabilité, elle ne peut être durablement consolidée sans justice, reconnaissance et équité. Or, la région du Gorgol a été l’une des plus durement frappées par les crimes abominables commis entre 1989 et 1991, sous la dictature de Maaouiya Ould Taya. Plus de trente ans après, la lumière n’a toujours pas été faite sur ces événements tragiques, aucun responsable n’a été clairement désigné, et les mécanismes de vérité et de justice restent largement inachevés.

Dans son discours, le Président a évoqué avec prudence et pudeur les « pages sombres » de l’histoire nationale, appelant à ne pas rester prisonnier d’un moment douloureux du passé. Cet appel à dépasser les blessures est légitime. Mais pour les populations directement concernées, notamment dans le Gorgol, le dépassement ne peut se faire sans reconnaissance pleine, sans vérité établie et sans réparation morale et matérielle. L’oubli imposé n’a jamais produit l’unité ; seule la justice permet la réconciliation.

À cela s’ajoutent des frustrations bien actuelles. De nombreux habitants dénoncent régulièrement la spoliation de leurs terres agricoles et expriment un sentiment profond de marginalisation, au point que certains ne se sentent plus chez eux sur leurs propres terres. Dans ces conditions, le discours sur la citoyenneté égalitaire peine à convaincre lorsqu’il n’est pas accompagné de décisions fermes et visibles.

La question de la représentation reste également centrale. La composition des écoles d’excellence, de la haute hiérarchie des forces de défense et de sécurité, de l’administration de commandement, de la diplomatie, ou encore l’attribution des licences bancaires et audiovisuelles, ne reflète pas la diversité réelle du pays. À Kaédi même, malgré l’accueil massif réservé au Président, rares sont les cadres originaires de la région occupant des postes dans la haute fonction publique, et aucun ministre issu de la ville ne siège actuellement au gouvernement.

Or, l’unité nationale ne se proclame pas uniquement dans les discours ; elle se construit dans les actes, les nominations, le partage des responsabilités et des droits, les politiques publiques et l’égalité réelle des chances. Une citoyenneté qui ne se traduit pas par un accès équitable aux responsabilités et aux opportunités économiques reste une citoyenneté inachevée et un vœu pieux.

Le discours de Kaédi ouvre donc une fenêtre d’espoir. Il pose les bons mots, identifie les bons principes et affirme une vision d’ensemble. Mais il crée aussi une attente légitime : celle de voir ces engagements se matérialiser concrètement, notamment dans les régions qui ont le plus souffert de l’injustice et de l’exclusion.

C’est à cette condition vérité sur le passé, justice dans le présent et équité dans la gouvernance que l’unité nationale, invoquée avec force à Kaédi, pourra devenir une réalité vécue et partagée par tous les Mauritaniens. La balle est donc restée dans le camp du Président qui est maintenant attendu pour transformer l’essai et traduire en acte ses si belles paroles.

Al Gataaguiyyou

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page