Mauritanie – QUAND LE CYNISME DEVIENT LE MEILLEUR ATOUT DE L’ETAT PROFOND….

Depuis le discours du Président Ghazouani à Kaédi, une partie de l’opinion s’est empressée de réagir avec une vieille musique : « Encore un discours. Encore des promesses. Rien ne changera. ». Un discours qui reconnaît des vérités cachées ou inhibées n’est-il pas déjà, en soi, un prélude positif à la reforme ?

Cette réaction négationniste est devenue si automatique qu’elle ressemble moins à une critique qu’à une posture. Elle se veut lucide, elle se croit courageuse, elle s’affiche comme “anti-système”. Mais en réalité, elle produit exactement l’effet inverse : elle renforce le système qu’elle prétend combattre en dispersant puis anéantissant les forces politiques et sociales du changement.

Car il faut enfin dire une vérité simple, mais dérangeante : le cynisme n’est pas neutre. Il n’est pas seulement un sentiment. Il est devenu une arme politique. Et trop souvent, cette arme est utilisée — volontairement ou non — contre la possibilité même de la réforme. Le grand malentendu ? Croire que discréditer l’annonce, c’est combattre le pouvoir’

Dans un pays marqué par des décennies de promesses inabouties, la défiance peut se comprendre. Mais ce qui est incompréhensible, c’est d’en faire une doctrine permanente : rejeter toute annonce avant même d’en juger l’exécution. Ce réflexe n’est pas un acte de résistance. C’est une démission avec panache, déguisée en acte de grande clairvoyance.

Car il est facile de moquer un discours, de vilipender son auteur. Il est facile de faire rire, de caricaturer, de dire « on connaît ». Il est aisé de mobiliser l’émotion dans un pays où la posture politique l’emporte sur la position politique.Mais il est beaucoup plus difficile — et politiquement plus utile — de faire ce que les sociétés sérieuses font : transformer l’engagement public en obligation politique. Le vrai combat démocratique n’est pas : « Nous n’y croyons pas. » Le vrai combat démocratique, c’est : « Vous l’avez dit. Maintenant vous devez le faire. Et nous vous appuierons de toutes nos forces car il en va de l’intérêt de tous.» Les réformes difficiles meurent rarement sous les coups de l’opposition. Elles meurent le plus souvent dans l’administration, dans les couloirs, dans les circuits informels, dans les habitudes et les intérêts. Qui transforment les promesses les plus fortes en velléités mortes. C’est cela qu’on appelle, sans mystère, l’État profond. C’est à dire :

– des réseaux,

– des pratiques installées,

– des privilèges discrets,

– des routines bureaucratiques,

– des intérêts contrariés par tout changement réel. L’anti-systéme dans le système. Sa matière invisible, vivante. Sa matière noire.

L’État profond ne s’oppose pas frontalement. Il étouffe. Il ralentit. Il vide les mesures de leur substance. Il attend que l’attention publique se détourne. Il mise sur l’usure. Et que lui offre le cynisme généralisé ? Son énergie, sa légitimité. Sa connivence paré des plus beaux discours. Car lorsqu’une réforme est annoncée dans un climat où tout le monde répète : « cela ne servira à rien », l’État profond comprend immédiatement une chose : il peut saboter sans risques, faire parjure sans crainte.

Personne ne défendra la réforme. Personne ne demandera des comptes. Personne ne dénoncera les résistances.

Le sabotage devient invisible, parce que le peuple a déjà intégré l’échec. Au contraire, le positif sera transformé en négatif par la magie de l’interprétation dominante, au sein d’une partie du régime et, dans la même veine, au sein d’une partie de l’opposition. Et le tour est joué pour bloquer.

Le discours de Kaédi, comme tout discours présidentiel, doit être jugé sur les actes. Mais le réduire à un exercice de communication dès le premier jour, c’est refuser d’entrer dans la seule logique qui compte : celle de l’exécution. Car le scepticisme radical n’exige rien. Il ne surveille rien. Il ne propose rien. Il se contente de décréter l’impossibilité. Or, une réforme, pour avancer, a besoin de deux choses :

– une volonté politique,

– et une pression sociale.

La volonté politique, le Président la revendique et prétend s’y tenir. La pression sociale, elle, dépend de nous.

Et c’est ici que le cynisme devient destructeur : il remplace la pression par la résignation, et il transforme l’exigence en moquerie.

Le plus grave, c’est que ce sabotage par le cynisme vient souvent de ceux qui se présentent comme les adversaires de l’Etat profond à travers son système de prébendes et de rentes invisibles, nourri au lait caillé des peurs et des ressentiments venus parfois de loin dans le temps… Ceux-là devraient être les premiers à :

– soutenir les mesures positives,

– exiger leur mise en œuvre,

– dénoncer les résistances,

– mobiliser l’opinion,

– surveiller les délais,

– contraindre l’État à agir.

Mais au lieu de cela, certains choisissent la posture la plus confortable et la plus paresseuse: discréditer tout, avant tout, contre tout.

Résultat : ils rendent service au système qu’ils prétendent combattre. Car une réforme sans soutien populaire est une réforme fragile. Une réforme fragile est une réforme que l’État profond peut tuer facilement. Ainsi, paradoxalement, ceux qui devraient être les gardiens des engagements publics deviennent leurs fossoyeurs C’est ainsi que se forme, dans notre pays, une alliance conservatrice contre nature :

– D’un côté, les tenants du statu quo, qui sabotent en silence, dans l’appareil d’État.

– De l’autre, les tenants du cynisme, qui sabotent en public, en discréditant toute annonce avant même qu’elle ne commence.

Les premiers veulent que rien ne change. Les seconds prétendent vouloir que tout change. Mais dans les faits, ils produisent le même résultat : rien ne change. Et c’est là la victoire parfaite du conservatisme : il n’a même plus besoin de se défendre. Il lui suffit d’attendre que ses adversaires fassent le travail à sa place.

Pour Kaédi : la bonne attitude n’est pas de croire, mais de juger par les faits sur la base des attentes légitimes, non d’une élite mais des larges masses populaires.

Personne ne demande à l’opinion d’applaudir aveuglément. Personne ne demande de croire sur parole. Ce qui est demandé, c’est plus simple et plus sérieux :

– prendre l’engagement public au mot,

– le transformer en obligation,

et exiger des résultats tangibles. Car un discours présidentiel n’est pas un poème. C’est un acte politique. Et un acte politique doit être suivi, contrôlé, et sanctionné par la critique lucide et profondes.

Conclusion : le cynisme n’est pas une résistance, c’est une capitulation en rase campagne face aux sirènes des anti-reformes et du statu quo confortable.

Discréditer le discours de Kaédi par principe, ce n’est pas faire preuve de lucidité. C’est offrir à l’inertie un terrain favorable. C’est renforcer l’État profond. C’est décourager toute dynamique de réforme. C’est rendre la transformation impossible avant même de l’avoir tentée.

Le pays n’a pas besoin d’une opposition réduite au sarcasme, à l’invective théâtrale filmée et à la manipulation des opinions

Il a besoin d’une opposition de l’exigence, de la clarté de ses revendications légitimes et, par dessus tout, du bon sens.

Le vrai courage n’est pas de dire : « Rien ne changera. ». Le vrai courage est de dire : « Vous avez annoncé. Nous vous attendons. Et nous ne vous laisserons pas reculer. »

Parce qu’au bout du compte, ceux qui tuent l’espoir de réforme ne punissent pas le pouvoir et surtout pas l’Etat profond.

Ils punissent le peuple lui même par la culture de l’apathie et de l’indifférence politique qu’ils finissent par installer au sein des populations les plus vulnérables et qui sont les principaux destinataires des réformes en cas d’aboutissement.

 

 

Gourmo Abdoul Lô

10 février 2026

 

 

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