Le Monde – L’indéboulonnable Jack Lang chutera-t-il de son piédestal ? A la demande d’Emmanuel Macron et du premier ministre, Sébastien Lecornu, le président de l’Institut du monde arabe (IMA) est convoqué, dimanche 8 février, au Quai d’Orsay par le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot. Selon ce dernier, il devra « rendre des comptes » sur ses liens amicaux et financiers avec le criminel sexuel Jeffrey Epstein, alors qu’il est désormais visé, avec sa fille Caroline, par une enquête pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée », a annoncé le Parquet national financier, vendredi soir 6 février.
Sa convocation par le Quai d’Orsay a été rendue publique par l’Elysée et Matignon jeudi soir, face à l’émotion soulevée dans l’opinion, afin de faire pression sur l’ancien ministre de la culture, cerné d’appels à la démission depuis les révélations sur sa proximité avec le pédocriminel, mort en détention en 2019.
Dans ce contexte, le gouvernement n’exclut aucune option. Jack Lang est sommé de « penser à l’institution » qu’il dirige depuis 2013, selon la convocation de l’exécutif français, la priorité étant de « garantir le bon fonctionnement, la continuité et l’intégrité de l’Institut du monde arabe », a déclaré Jean-Noël Barrot, vendredi, depuis Beyrouth. Le patron du Quai d’Orsay attend des éclaircissements de l’ancien ministre sur les documents « inédits et d’une extrême gravité » dans lesquels le nom de Jack Lang est mentionné plusieurs centaines de fois. Publiés par la justice américaine le 30 janvier à la demande de l’administration Trump, elle-même sous pression dans cette affaire, ces documents « exigent un travail d’enquête rigoureux et approfondi », estime le chef de la diplomatie française.
Dans ces documents, qui font état d’échanges entre l’homme d’affaires américain et l’ancien ministre socialiste, celui-ci apparaît comme un obligé de Jeffrey Epstein, profitant de ses largesses alors même que son bienfaiteur a déjà été condamné, en 2008, pour pédocriminalité. Jack Lang se disait mercredi, au micro de RTL, « blanc comme neige », martelant que la « générosité » de Jeffrey Epstein n’avait jamais entraîné aucune « contrepartie ».
Jack Lang a formellement exclu, mercredi, de démissionner, contrairement à sa fille Caroline, également proche de Jeffrey Epstein, qui avait créé une société offshore domiciliée dans les îles Vierges américaines en 2016 en association avec elle. Elle a quitté la tête du Syndicat de la production indépendante le 2 février. Le maintien de Jack Lang à la tête de l’IMA, lui, semble malgré tout compromis.
Désormais, « Lang est face à sa conscience et à la réputation de l’IMA », avance l’ancien ministre des affaires étrangères (2017-2022) Jean-Yves Le Drian, pressenti en 2023 pour présider l’institution. Le Breton s’était rapidement retiré de la course à la succession de Jack Lang, constatant que ce dernier faisait le forcing pour rester à son poste. Attendue pour mars 2023, la décision de reconduire l’ancien ministre n’avait été formalisée qu’en décembre 2023, Emmanuel Macron refusant de brusquer le père de la Fête de la musique, malgré son grand âge. « Quand je suis quelque part, j’y suis pour l’éternité », se vantait Jack Lang à l’époque. Jean-Yves Le Drian, nommé depuis envoyé spécial du président de la République pour le Liban, ne serait pas candidat, précise son entourage, pour remplacer Jack Lang, dont le mandat de trois ans prend fin, en principe, en décembre 2026.
« Il n’est pas du genre à partir »
Pris dans la tourmente de la tentaculaire affaire Epstein, « Lang va s’accrocher jusqu’au bout », observent deux autres prétendants malheureux à sa succession en 2023, sous le couvert de l’anonymat. « Il considère qu’il n’a rien à se reprocher et il n’est pas du genre à partir comme cela. Mais cela va être très dur, d’autant que la messe semble être dite au sommet de l’Etat », poursuit l’un. « Lang ose tout, sans craindre une humiliation », renchérit l’autre. L’ancien socialiste François Patriat, chef de file des sénateurs macronistes, pense également que l’ex-ministre à la longue carrière « se battra jusqu’au bout, mais [il] ne voi[t] pas comment il pourra résister à la pression populaire et à la vindicte ».
« Cela va beaucoup dépendre de la pression mise par l’Elysée. Si le président de la République dit “vous devez démissionner”, Jack Lang n’aura pas d’autre choix qu’obtempérer », considère l’ancien diplomate Denis Bauchard. Ce dernier, président de l’IMA de 2002 à 2004, en sait quelque chose, qui avait dû laisser sa place, à la demande de Jacques Chirac, au gaulliste Yves Guéna, auquel il fallait trouver un point de chute après qu’il avait quitté la présidence du Conseil constitutionnel. « J’ai été prié verbalement d’écrire une lettre de démission, ce que j’ai fait », se souvient Denis Bauchard.
Autre président de l’IMA destitué, Edgard Pisani, nommé par François Mitterrand en 1988, avait dû démissionner en 1995 à la demande du président Jacques Chirac, élu cette année-là, notamment en raison de ses relations difficiles avec les Etats arabes partenaires, et des difficultés financières de l’IMA.
Mais plus que son poste, l’éternel ministre de la culture voudra sauver son honneur. Agé de 86 ans, il saura faire preuve de « sagesse », assure son entourage, et agira dans un « esprit de responsabilité et de dignité ». « Il a toujours été très respectueux de la hiérarchie et des choix du président de la République », affirme l’un de ses proches. L’avocat de Jack Lang, Me Laurent Merlet, juge « normal que la tutelle demande des explications à une personne mise en cause et ne se contente pas de ce qu’elle peut lire sur les réseaux sociaux et dans les médias. Il s’agit de connaître sa position ».
Contexte diplomatique
Si Emmanuel Macron tient le sort de Jack Lang entre ses mains, la nature hybride de l’IMA, une fondation de droit privé financée majoritairement par la France, aux côtés des pays arabes, peut inciter le chef de l’Etat à tenir compte du contexte diplomatique, bien que la présidence revienne à un Français. Les Etats arabes composent la moitié du conseil d’administration à parité avec les représentants du gouvernement français. Ils ont toujours soutenu, jusqu’ici, le maintien de Jack Lang. Ce dernier assure qu’il a reçu depuis le début de l’affaire « des milliers de messages venant des pays arabes, de France et d’ailleurs ».
Le président de l’IMA, « sonné et épuisé » selon ses proches, a atterri mercredi à Marrakech avec son épouse, Monique, pour « un déplacement prévu de longue date ». Seul rendez-vous professionnel à son agenda durant ce séjour : la visite de la foire annuelle d’art contemporain africain 1-54, qui se déroule dans les salons de l’hôtel de luxe La Mamounia, où l’ancien ministre de la culture est réputé avoir ses habitudes.
Mais il n’est pas certain cette fois que les professionnels de l’art se bousculent pour un selfie à ses côtés. Preuve que le sujet est sensible, aucun interlocuteur ne veut parler à visage découvert. C’est que Jack Lang, plus qu’aucune autre figure publique, incarnait jusqu’ici « l’amitié » entre les deux pays. Pour ses services rendus au Maroc, Mohammed VI lui a remis le grand cordon de l’ordre du Ouissam alaouite en 2014. L’octogénaire n’est certes plus au diapason des nouveaux réseaux franco-marocains, mais il continue de séjourner plusieurs fois par an dans le royaume, où il manque rarement une occasion de s’entretenir avec son « grand ami », le lobbyiste et président des musées, Mehdi Qotbi, autre visage de la relation bilatérale.
Les documents mis en ligne par le ministère de la justice américain montrent que Jeffrey Epstein envisageait d’acquérir une propriété au Maroc. Jack Lang lui avait transmis au moins une offre, en 2015, à la demande du prince Jean Poniatowski. Situé dans la palmeraie de Marrakech, le bien était alors évalué à « 5,4 millions d’euros, offshore ». Un des nombreux « liens » qui rattachent Jack Lang au financier américain.



