Le Quotidien – Les sacres se succèdent, mais ils n’ont pas tous le même goût. Certains grisent, d’autres passent. Celui-ci a une saveur particulière, presque historique. Je n’arrive pas à penser à autre chose, depuis cette nuit où les klaxons, les drapeaux et les cris de joie ont envahi les rues de Dakar.
Le Sénégal est champion d’Afrique. Deux étoiles et avec la manière, oui, avec la manière.
Au-delà du trophée, c’est un sentiment plus profond qui s’est imposé : celui d’avoir assisté à un moment qui dépasse le sport, un moment où une Nation entière s’est regardée dans le miroir et s’est reconnue digne, forte et debout.
Je sais que presque toutes les chroniques de la semaine passée ont tourné autour de cette victoire, tant elle est immense. Notre monde à toutes et tous s’est comme arrêté le temps de ce sacre. Et, jusqu’au moment où je vous écris, j’ai encore du mal à penser à autre chose.
Parce que ces victoires-là ne sont jamais seulement sportives. Elles réveillent une mémoire collective, elles réparent des blessures symboliques, elles redonnent confiance à une jeunesse souvent confrontée au doute, au chômage, aux départs forcés et aux horizons bouchés.
Ce que je retiens, et qui résonne encore avec mes convictions, c’est le refus de notre sélectionneur, cette forme de désobéissance assumée. Même s’il a expliqué quelques heures plus tard que c’étaient ses émotions et qu’il s’en excusait, le geste, lui, reste fort. A un moment clé du match, face à une décision arbitrale vécue comme profondément injuste, il a refusé de continuer comme si de rien n’était, quitte à s’exposer à la critique et aux sanctions. Quand on n’est pas d’accord, on dit non
Ce «non» n’était pas un caprice, mais un rappel : la dignité n’est pas négociable, même sous les projecteurs, même quand des millions de regards sont braqués sur vous.
Ce que Pape et son équipe ont subi ce jour-là, d’autres avant eux face au même adversaire l’avaient déjà vécu, au vu et au su de tout le monde, mais le dire, le dénoncer, n’avait jusque-là pas suffi. Il arrive un moment où la parole seule ne suffit plus, où le corps lui-même doit parler, où l’arrêt devient message. Quitter symboliquement le jeu, c’est refuser de continuer à faire fonctionner une mécanique que l’on estime faussée.
L’obéissance n’est pas une valeur en soi lorsque les règles deviennent injustes, désobéir peut alors devenir un devoir moral. Les systèmes d’oppression tiennent souvent parce qu’ils exigent l’adaptation et le silence de celles et ceux qu’ils dominent. Refuser d’obéir à des règles qui nous écrasent, c’est refuser de consentir à notre propre effacement. Le refus, dans ces moments-là, n’est pas une rupture du lien social ; il est, au contraire, une manière de le rendre plus juste. Et c’est exactement ce que Thiaw a réussi à incarner.
Il vient du Sénégal, ce pays où femmes et hommes, toutes générations confondues, se sont illustrés par leur courage et leur dignité face à l’injustice. Un pays où la contestation est souvent une preuve d’amour pour la justice.
Les femmes de ce pays ont, depuis toujours, su dire non face à l’injustice. Je pense aux femmes de Nder, qui ont préféré la mort à l’asservissement, refusant de devenir des esclaves. Je pense aussi à Thiaroye. A ces événements tragiques où des Tirailleurs sénégalais, revenus de la guerre, furent massacrés pour avoir réclamé justice et dignité. Il suffit d’observer notre histoire politique récente : à chaque alternance présidentielle, chaque fois que des injustices ou des abus ont été ressentis, le Peuple sénégalais s’est levé comme un seul être pour exiger le changement. On nous réprime, on nous blesse parfois, mais on ne nous déshonore pas. Cette capacité à se lever, à dire non collectivement, fait partie de notre héritage politique et moral.
Cette tradition du refus traverse les générations et les genres. Elle façonne notre manière d’habiter l’espace public : avec fierté, avec voix, avec présence. Quitter le terrain, dans ce contexte précis, fait puissamment écho à cette manière sénégalaise de regarder l’injustice : ne pas faire semblant, ne pas se taire, ne pas consentir. C’était un geste sportif, oui, mais aussi profondément politique au sens noble du terme : il interroge notre rapport aux règles, au pouvoir, à la légitimité.
Dans la fan zone où je me trouvais, bien avant que le geste ne soit posé, une seule idée circulait, presque spontanément : quitter le terrain. Partout, les voix s’élevaient pour dire qu’on ne pouvait pas continuer à jouer. Alors, lorsque nous avons vu le sélectionneur demander à ses joueurs de sortir, nous avons applaudi. C’était énorme. Cette réaction populaire montre aussi une maturité collective : comprendre que l’honneur vaut parfois plus qu’un score.
Après coup, on nous parle beaucoup de l’image du football africain, de ce qu’il faudrait préserver au nom de la respectabilité et du spectacle. Et pourtant, ces mêmes personnes qui tiennent ce discours ferment les yeux sur les conséquences des agissements de l’arbitrage, sur les décisions contestables, sur les injustices qui, elles aussi, abîment cette image.
Une image solide ne se construit pas sur le silence, mais sur la justice. La crédibilité naît de la capacité à reconnaître les torts et à corriger les dérives.
Cette victoire est aussi l’occasion d’adresser nos vives félicitations à Madame la ministre Khady Diène Gaye, première femme à diriger le ministère des Sports. Ce sacre des Lions vient confirmer une évidence que l’on continue pourtant de contester : lorsque des responsabilités sont confiées aux femmes, les résultats suivent. La compétence des femmes n’est plus à démontrer dans ce pays. C’est aussi un signal fort pour les jeunes filles : vos ambitions sont légitimes, vos places existent, vos voix comptent.
Alors oui, en ces jours de victoire et de ferveur, je brandis le drapeau. Mais je brandis aussi autre chose : la fierté d’être Sénégalaise, noire, femme, consciente. Une fierté qui n’ignore pas les zones d’ombre. Car même dans les moments de célébration, même quand le pays est en fête, beaucoup de femmes ne se sentent pas en sécurité. Le rappeler, ce n’est pas gâcher la fête ; c’est refuser qu’elle se fasse sur le silence et la vulnérabilité des femmes. Etre fière de son pays, c’est aussi vouloir qu’il soit plus juste, plus sûr, plus égalitaire.
Fatou Warkha SAMBE
Source : Le Quotidien (Sénégal)
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