
Le Soleil – Toujours situé entre la dérision et la poésie, Souleymane Faye chante comme il parle, sans filtres, sans cravate et sans complexe. Icône malgré lui, marginal par choix, il est de ceux qui transforment les coulisses en scène principale. Certains le prennent pour un « fou », d’autres pour un sage déguisé, lui, il préfère brouiller les pistes et rappeler que dans ce pays trop sérieux, il reste encore un peu de place pour l’impertinence. Chanteur lunaire, humoriste involontaire, provocateur assumé, il est ce mélange improbable d’utopie et de désinvolture. On dit qu’il a raté le train de la gloire, mais lui répond qu’il voyage en pirogue, au rythme de ses envies. Et c’est peut-être cela, au fond, son plus grand luxe. Depuis 50 ans, Jules continue à « gâter » le Sénégal et ailleurs, de son talent intarissable.
Il est né à Dakar, mais son regard a toujours porté plus loin que les pavés de l’avenue Gambetta. Souleymane Faye, dit Diégo, n’est pas un enfant sage de la République. Il est ce garçon fêlé par l’absence du père, rapiécé par l’amour rude des mères secondaires, confié aux lois sérères qui assignent les orphelins aux oncles, aux métiers manuels et surtout à la résignation. Très tôt, il se cogne au bois. Il devient menuisier, parce que c’est ce que l’on attend de lui. Mais quelque chose en lui grince plus fort que les planches. Il grandit à l’ombre du chagrin, dans un corps maigre, mais curieux de tout. Il écoute James Brown et Jacques Brel. Il rêve d’une autre langue que celle des rabots. Il pense. Trop peut-être. Ses amis l’appellent Diégo en référence à Zorro, comme on nomme celui qui ne rentre dans aucun moule.
Il en tire une « étrangeté élégante ». Ce surnom, il le portera comme un manteau, large et parfois troué, pour ainsi dire. C’est à Rufisque qu’il commence à apprendre la musique sérieusement. Il a 19 ans, l’âge du doute. Il fréquente les rues et les sons. Elias Bana, le manager de l’orchestre Tefes, le prend sous son aile. Il y croise Moussa Ndiaye, Maïssa Ngom, Pape Fall, Mar Seck, tous les futurs géants de la musique sénégalaise. Rufisque est alors un carrefour de toutes les promesses non tenues. La musique y est un feu de paille, le rêve un billet sans retour. Alors il part. En 1975, Diégo quitte le pays. Il erre dans l’Europe désabusée des années Giscard, entre Paris, Madrid et Rome.
Sept années d’errance, de galères et de lente métamorphose. Quand il revient en 1982, c’est sans faste ni trompette. Il n’a rien dans les poches, si ce n’est une voix et une douleur intime devenue mélodie. Il raconte dans l’émission télévisée « Dëñ Kumpa », avoir été touché par un sort qui le voulait fou ou mort. Il reviendra, sans aucun bagage et sans explications. Après une période de désœuvrement et d’errance, il est embauché comme chanteur d’hôtel au Novotel. Il gagne 25.000 FCfa par mois. Mais, chaque soir, il transfigure les standards français et américains avec une intensité qui surprend. Une nuit, Prosper Niang, batteur mythique du groupe Xalam l’entend. Il en reste sidéré : « Je viens d’écouter le meilleur chanteur du monde. »
Prosper l’impose dans la formation exilée à Paris comme sideman. Ce sera bref, mais incandescent. En 1986, Diégo enregistre « Doley », seul titre chanté par lui sur l’album « Apartheid ». Sa voix brûle comme une lucidité sans concession. Elle dit l’exil, la détresse et l’orgueil. L’année suivante, il livre une série de chefs-d’œuvre : « Nitu tay », « Sama Waay », « Kër gi », « Xarit », « Ndigël ». Des morceaux où la musique épouse la parole, et la douleur, la charpente textuelle. Le style de Jules est inclassable, car fait de jazz, de soul, de mbalax délavé et de blues sénégalais. Une musique sans étiquette, mais pas sans mémoire. Mais rien ne dure dans la vie de Diégo.
Le décès brutal de Prosper en 1988 rompt l’équilibre et les tensions éclatent. Il quitte le Xalam, non sans fracas. À cet effet, il dira avoir marché de Montréal à New York pendant 4 jours. Ce qui est sûr, c’est qu’il ne sera plus jamais un homme de groupe. Diego sera un corps seul et un esprit sans maître. À la suite de cette rupture, Diégo entre dans sa pleine voix. Il devient auteur de lui-même. En 1988, il travaille avec Habib Faye sur « Fukki Junni », un album enregistré au Studio 2000, presque oublié, mais intense : « Serigne », « Lou nekh dou doy », « Teylou lene »… Des chansons trempées dans la mélancolie et l’auto-ironie. Mais c’est 1990 qui marque son entrée véritable dans le panthéon des artistes sénégalais.
Avec le producteur Robert Lahoud, il enregistre deux albums aux sonorités métissées. On y entend le soul, le rock et les balbutiements d’un jazz populaire à l’africaine. « Yeugouloma » et « Teylulene » sont des pépites de pudeur. Mais c’est « Sogui », chanson en hommage à un ami défunt, qui transperce. Une chanson de deuil qui respire la perte.
L’œuvre d’un funambule
En 1991, il revient avec « Pain Boulette », un album étrange, subversif, drôle, où il chante « Meïssa Bigué », « Sandang », « Waxna , etc. Il y parle de lui, mais dans le miroir déformant du rire. L’album est mal reçu. On ne comprend pas ce jeu trouble avec les formes. On l’accuse d’être « fou », comme souvent les artistes trop libres. Il se tait pendant trois ans.
Mais qu’est-ce qu’un artiste qui se tait ? Et quand il revient, c’est avec l’album « Nit ki », qui est une réponse claire qu’il est loin d’être fou. Il est lucide, trop peut-être. En 1995, Souleymane arpente le chemin de la musique de cinéma, il compose pour le film « Tableau Ferraille » de Moussa Sène Absa, et livre « Neko dem naa », une chanson bouleversante qui représente pour beaucoup de mélomanes, son magnum opus. Là, Diego tutoie le sublime. Mais il ne s’arrête pas. En 1997, il sort « Grand Ass », un double album, suivi de « Cangat » où il revisite la chanson « Mariamma ».
En 2000, il collabore avec Lamine Faye pour « Guëw », un disque de reprises. Puis en 2003, il partage un album avec Coumba Gawlo, dont la chanson « Seuy dou choix » reste comme un bijou caché. Toujours en mouvement, toujours en creux, Diego participe à la reformation du Xalam en 2008, une ironie douce, puisqu’il n’en fut jamais vraiment membre. En parallèle, il publie « Islamo-Chrétien », un album live, rare et mystique. En 2013, il offre au collectif Henguila une voix d’or avec « Dieuleti », titre méditatif et sage, preuve que sa voix n’a pas vieilli, mais seulement a plus que jamais mûri. En 2014, avec Idrissa Diop et Cheikh Tidiane Tall, il enregistre « Demb ak Tay », un album de mémoire et d’amitié.
Cependant, dans tout son répertoire, Souleymane Faye n’a jamais accepté la discipline du marché ni celle des groupes. Il ne chante ni pour plaire, ni pour vendre, mais pour dire. Sa musique est une conversation intime, drôle, mais toujours grave. Elle parle du deuil, du désir, de la société, de la solitude, sans tomber dans l’explication. Il est à la fois conformiste et anarchiste, poète de l’intérieur et clown triste. Sa voix cherche la vérité. Et c’est peut-être cela qui fait de lui, aujourd’hui encore, l’un des artistes les plus authentiques et les plus déroutants du Sénégal. Avec Diégo, on ne sait jamais où l’on va. Mais on y va à pied, lentement, en écoutant le monde respirer à travers les failles, à travers sa voix qui répète inlassablement : « gars yi teeyluleen ».
Par Amadou KÉBÉ
Source : Le Soleil (Sénégal) – Le 25 janvier 2026
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