En Côte d’Ivoire, la filière cacao au bord de la crise : « Partout, c’est le blocage total »

Dans les ports d’Abidjan et de San Pedro, des milliers de tonnes de fèves ne peuvent être exportés, voire pourrissent. Une situation qui oblige certains planteurs à brader leur stock ou détruire leur récolte dans les zones cacaoyères.

Le Monde  – Il y a quelque chose de pourri au royaume du cacao. Au port d’Abidjan, par où transite d’ordinaire l’essentiel des exportations de cacao de la Côte d’Ivoire, premier producteur mondial, des dizaines de camions sont bloquées depuis la fin du mois de décembre 2025. Empêchés de décharger, les transporteurs dorment entre les roues des poids lourds et toute la zone est baignée d’une odeur du cacao pourrissant.

Une quantité plus importante encore est immobilisée dans les zones cacaoyères. Si l’organe étatique de régulation, le Conseil café-cacao (CCC), se garde de donner des estimations, le Synapci, principal syndicat des cacaoculteurs, évalue à 700 000 tonnes le volume de cacao invendu, et donc non payé. Certains planteurs, privés de revenus depuis octobre, écoulent désormais leur stock au rabais sur place et dans les ports, ou détruisent un cacao devenu invendable.

En dépit du manque d’acheteurs, le cacao continue donc d’être acheminé vers les ports d’Abidjan et de San Pedro, les deux seuls autorisés pour l’exportation. Une situation jugée illicite par le CCC, qui affirme que seuls 40 camions sur les 102 recensés mi-janvier disposaient de « connaissement », le document émis par le transporteur maritime qui permet l’exportation de la cargaison.

Pour débloquer la situation, le ministre de l’agriculture, Kobenan Kouassi Adjoumani, a promis le 20 janvier que l’Etat rachèterait les surplus au prix garanti par le CCC. « La situation est désormais sous contrôle, a-t-il déclaré au cours d’une conférence de presse. Les opérations d’enlèvement vont produire des effets concrets dans les prochains jours. »

« Quelles garanties donnent-ils ? », a réagi Moussa Koné, président du Synapci, de retour à Abidjan après une tournée dans les principales zones de production à l’ouest du pays. « Et qui va vraiment en profiter ? Pour l’instant, partout, c’est le blocage total. Depuis deux mois, les planteurs sont assis là, désespérés. »

Les limites de la vente à terme

Cette crise met en lumière les limites du système de vente à terme de la Côte d’Ivoire, censé protéger les planteurs de ce genre de difficultés. En vendant à l’avance 85 % de la production de cacao estimée à des prix contractuels, l’Etat garantit un prix d’achat unique pour la campagne. Fixé le 1er octobre 2025 à un niveau record de 2 800 francs CFA le kilo (4,26 euros), une hausse de 1 000 francs CFA par rapport au mois d’avril 2024, ce prix bord champ avait suscité l’euphorie des planteurs à quelques semaines de l’élection présidentielle.

Mais trois mois plus tard, l’enthousiasme est retombé. Les 15 % de cacao restants peinent à trouver preneur et, plus grave, une partie du cacao déjà vendue à terme n’a pas été payée, faute de liquidités. « Les planteurs ont livré, ils ont leur reçu, poursuit Moussa Koné. Maintenant ils sont là, ils attendent leur argent. »

En 2024, les cours du cacao avaient connu une envolée historique, atteignant au mois de décembre un pic record de 12 646 dollars la tonne sur les marchés à terme. Pour compenser, les industriels de la chocolaterie ont diminué la proportion de cacao dans leurs produits, lui substituant des graisses végétales moins chères.

Dans le même temps, la production mondiale a rebondi en 2025, inversant le rapport de force. Les multinationales du Groupement professionnel des exportateurs de café et de cacao, intermédiaires incontournables des chocolatiers internationaux, rechignent désormais à acheter le cacao au prix fixé par le CCC.

La Côte d’Ivoire s’était déjà engagée dans un bras de fer similaire en 1988, lors de la « guerre du cacao » entre les acheteurs et le président Félix Houphouët-Boigny. « Là aussi, la crise avait éclaté après un pic extraordinaire des cours mondiaux, rappelle l’économiste François Ruf. D’autres pays, comme l’Indonésie, s’étaient lancés dans la production du cacao et la Côte d’Ivoire avait été surprise par l’augmentation de l’offre. Félix Houphouët-Boigny avait fini par perdre son bras de fer et beaucoup de paysans n’ont pas ou peu été payés à la fin de la campagne. On pourrait bien se diriger à nouveau vers cette situation. »

En 2017, une crise similaire, provoquée par une mauvaise estimation des récoltes, avait occasionné une perte de 185 milliards de francs CFA (282 millions d’euros) au CCC et coûté son poste à sa directrice générale, Massandjé Touré-Litsé.

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 (Abidjan, correspondance)

Source : Le Monde

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