Mauritanie – Réponse à un éditorial au ton juste

Cher Ahmed Ould Cheikh,

Il est des interpellations qui honorent davantage celui qui y répond que celui qui les formule. La vôtre appartient à cette catégorie rare où la divergence n’est jamais une offense et où la nuance devient une vertu civique.

Votre rappel historique, puis spirituel, n’est pas anodin. Il nous renvoie à une vérité que les sociétés mûres n’oublient jamais : les batailles justes se gagnent moins par la fougue que par la constance, moins par l’emportement que par la clarté morale. Sur ce point, permettez-moi de vous rejoindre pleinement.

Mon propos n’a jamais été (et ne sera jamais) celui de la dénonciation aveugle, encore moins de la mise au pilori. La lutte contre la corruption, si elle veut être efficace et durable, doit précisément se prémunir de ce que vous évoquez avec justesse : la rumeur, l’amalgame hâtif, la désinformation, la calomnie, la spectacularisation du soupçon. Une société qui confond vigilance et lynchage médiatique finit toujours par affaiblir l’État qu’elle prétend défendre.

Mais permettez-moi également d’ajouter ceci, sans polémique et sans faux-semblant : la mesure n’est pas le silence, et la retenue n’est pas l’inaction. Dans l’éthique musulmane comme dans la philosophie politique universelle, la justice n’avance ni à pas feutrés ni à cris vengeurs ; elle avance par la parole responsable, par le contrôle démocratique, par la primauté du droit, par l’exigence citoyenne et par la confiance conditionnée dans les institutions.

Oui, il faut laisser aux institutions les coudées franches. Mais encore faut-il que ces coudées ne soient pas entravées par l’indifférence ou l’habitude de l’impunité. La parole publique, lorsqu’elle est argumentée, sourcée, mesurée et animée par l’intérêt général, ne concurrence pas l’action institutionnelle : elle la stimule, elle l’accompagne, elle lui rappelle sa finalité, elle en renforce la légitimité et en consolide l’assise citoyenne.

Cher ami lorsque j’écris, je ne brandis en général ni couteau ni verdict. J’interroge. Je mets en perspective. J’interpelle. Je rappelle que la transparence ne peut être une parenthèse politique, encore moins un slogan conjoncturel. Elle doit devenir une culture et une culture ne naît jamais sans débat, sans confrontation des idées, sans exigence, sans rigueur intellectuelle, sans une certaine forme d’inconfort salutaire.

Vous avez raison : notre bataille contre la corruption ne se gagnera pas en un jour (c’est dorénavant une évidence, j’en ai maintenant la certitude). Mais elle ne se gagnera pas non plus sans une opinion publique adulte, informée, exigeante et confiante à la fois. C’est à cette maturité collective que je m’adresse, avec la conviction que notre pays possède les ressources morales, intellectuelles, humaines et institutionnelles pour y parvenir.

Recevez, cher Ahmed, l’expression de ma considération fraternelle et de mon respect pour une plume qui, même lorsqu’elle met en garde, le fait au service de l’essentiel : le débat et l’avenir.

 

 

Haroun Rabani  

 

 

Source : Le Calame (Mauritanie)

 

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