– Plus d’un mois après son départ, une pirogue partie de Gambie pour rallier les îles espagnoles des Canaries, avec environ 300 personnes à son bord, originaires de différents pays d’Afrique de l’Ouest, est introuvable. L’embarcation avait quitté le village côtier de Jinack le 5 décembre 2025. Le 6 décembre, elle était au large de Joal-Fadiouth, au Sénégal. Depuis, aucune nouvelle. Les acteurs de la société civile, en Gambie et au Sénégal notamment, s’alarment.
« La traversée vers les Canaries est censée durer une semaine. Ils n’ont pas pris la mer par bon temps… C’est très inquiétant », soupire Saliou Diouf, président de l’association locale sénégalaise Boza Fii, engagée dans l’aide aux migrants. Le responsable associatif connaît certains des passagers, originaires de la région côtière du Sine Saloum, au Sénégal. « Je sais qu’il y a une mère de famille sénégalaise sur le bateau. Il y a aussi un couple parti avec leur enfant », détaille-t-il.
Depuis plusieurs mois, les contrôles réguliers au large de la Mauritanie et du Sénégal ont poussé les candidats à la migration à partir des côtes gambiennes et guinéennes. Mais en se déplaçant toujours plus loin vers le sud, la traversée pour rejoindre l’Europe via les îles espagnoles situées dans l’Atlantique, au large du Maroc, est toujours plus périlleuse.
Depuis le mois de décembre, les incidents se succèdent. Le 1er janvier, au moins 39 personnes ont trouvé la mort dans un naufrage survenu au large de Jinack. Le 8 janvier, les autorités gambiennes ont annoncé avoir sauvé 112 migrants originaires de Gambie, de Guinée, du Sénégal et d’autres pays africains. En 2025, 1 906 personnes sont mortes durant la traversée des côtes africaines vers les Îles Canaries, parmi lesquelles 160 étaient parties de Gambie, selon l’ONG Caminando Fronteras.
Financements européens
Depuis plusieurs semaines, Jinack, logé dans un réseau de petites îles et presqu’îles dans la mangrove, est devenu un point de départ particulièrement prisé. La coutume interdit l’entrée de policiers en uniforme dans la communauté, ce qui complique les opérations des forces de l’ordre. « Nous avons perdu des fils dans les traversées ! Le village et ses abords connaissent un afflux de migrants. La situation est difficile et, en plus, on nous accuse dans les médias, et parfois jusqu’à certains policiers, d’être complices des départs », s’insurge un habitant du village, sous couvert d’anonymat.
Depuis plusieurs jours, en Gambie, tout le monde a l’expression « backway » (« en arrière », en anglais) à la bouche. Elle désigne le voyage en pirogue vers ce que beaucoup de jeunes appellent « Babylone » : l’Europe. Sur le réseau social TikTok, « Ebrima Migrants », de son vrai nom Ebrima Drammeh, lui-même un jeune survivant de la migration irrégulière, cumule des centaines de milliers de likes en alertant sur les dangers de la traversée, à l’appui sa propre expérience.
En décembre 2025, il contestait des déclarations du ministre de l’information gambien, Ismaila Ceesay, selon lesquelles l’attention médiatique sur le backway a enflé davantage que le nombre de départs. Lors d’un meeting politique, le 5 janvier, le président gambien, Adama Barrow, a de son côté mis en cause les familles qui financent le voyage à leurs enfants, suscitant des critiques de l’opposition.
Le 9 janvier, le gouvernement gambien a annoncé lancer l’opération « Zero Departure » (« zéro départ », en anglais). « Une force spéciale a été déployée dans les régions pour perturber et démanteler les réseaux de trafic d’êtres humains », ont annoncé les autorités, qui reçoivent, au nom de cette lutte contre l’émigration illégale, des financements européens. Sur la première semaine de janvier 2026, Banjul a annoncé l’arrestation de 782 candidats au départ.
« Cette pirogue disparue, dont on espère qu’elle n’a pas chaviré, illustre encore une fois les limites d’une approche purement sécuritaire et répressive », soupire Saliou Diouf. « Les contrôles se durcissent dans un pays, les migrants se dirigent vers un autre. Il faut maintenant penser en termes de sauvetage, pas d’arrestations », plaide l’activiste sénégalais.
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