Mali – Esclavage : malgré les avancées juridiques, une réalité toujours persistante

Au Mali, l’esclavage est désormais explicitement interdit par la Constitution promulguée en juillet 2023 et réprimé par le Code pénal adopté en décembre 2024.

Le Wagadu – Malgré ces avancées, les données disponibles indiquent que la pratique, en particulier sous sa forme héréditaire, demeure présente à une échelle significative et continue à défier l’action publique.

La rupture juridique est réelle. Avec la Constitution de juillet 2023, l’interdiction de l’esclavage et des pratiques assimilées est affirmée sans ambiguïté, engageant l’État à protéger les personnes contre toute forme de servitude. Cette orientation a été consolidée par l’adoption d’un nouveau Code pénal en décembre 2024, qui criminalise l’esclavage et prévoit des sanctions. Ces textes alignent le cadre normatif national sur les engagements internationaux du Mali et répondent à des demandes anciennes des organisations de défense des droits humains.

Sur le terrain, cependant, la réalité demeure préoccupante. Selon l’association TEMEDT, 2 314 personnes ont été recensées ces dernières années comme victimes directes ou déplacées en lien avec des situations d’esclavage, dont 1 873 vivant sur le site de Mambri à Kita et 441 réparties entre Bamako et Diéma.

Ces chiffres, souvent cités dans le débat public, ne prétendent pas refléter l’ampleur totale du phénomène. Ils constituent plutôt un indicateur minimal, fondé sur des cas identifiés et accompagnés, dans un contexte où le silence, la peur et la pression sociale limitent fortement les signalements.

Les estimations internationales élargissent la focale. Le Global Slavery Index 2023 estime qu’environ 5,2 personnes pour 1 000 vivaient au Mali dans une situation relevant de la « modern slavery » au début des années 2020, ce qui représenterait plus de 100 000 personnes concernées par différentes formes de servitude contemporaine, incluant le travail forcé et les pratiques assimilées. Ces données, prudentes par nature, ne capturent qu’imparfaitement la spécificité la plus persistante dans le contexte malien : l’esclavage par ascendance.

Difficile d’évaluer l’efficacité des actions engagées et d’orienter des politiques ciblées

Cette forme héréditaire, transmise de génération en génération, repose sur un statut social assigné à la naissance et demeure profondément enracinée dans certaines structures communautaires.

Des experts des Nations Unies et des organisations spécialisées estiment que des centaines de milliers de personnes pourraient être affectées par ces situations de dépendance au Mali, certaines évaluations évoquant jusqu’à plusieurs centaines de milliers de personnes potentiellement concernées. Ces chiffres, difficiles à documenter avec précision, traduisent néanmoins une réalité largement reconnue : l’essentiel du phénomène échappe aux statistiques judiciaires et aux dossiers formels.

Cette persistance met en lumière les limites de la réponse étatique actuelle. L’accès à la justice reste inégal, en particulier dans les zones rurales, où l’éloignement des juridictions, le manque d’assistance juridique et la crainte de représailles découragent les plaintes.

La protection des victimes et des défenseurs demeure insuffisamment structurée, tandis que la prise en charge sociale et économique reste fragmentaire. En l’absence de données publiques consolidées, il est difficile d’évaluer l’efficacité des actions engagées et d’orienter des politiques ciblées.

L’expérience de pays voisins offre des enseignements utiles. En Mauritanie, une loi spécifique adoptée en 2015 a qualifié l’esclavage de crime et instauré des mécanismes dédiés, renforçant l’identification des faits, même si les défis d’application persistent.

Au Niger, la criminalisation de l’esclavage par ascendance dès 2003 a fourni un cadre clair pour l’action judiciaire et le plaidoyer, facilitant la reconnaissance des victimes. Ces trajectoires montrent qu’un texte dédié, distinct du droit pénal général, peut renforcer la cohérence et l’effectivité de la lutte.

Dans ce contexte, l’adoption au Mali d’une loi spécifique sur l’esclavage apparaît comme une étape décisive. Un tel texte permettrait d’intégrer explicitement l’esclavage par ascendance, de préciser les définitions, d’organiser la protection des victimes et des défenseurs, et de prévoir des mécanismes de réparation et de réinsertion. Il offrirait également un cadre opérationnel à la coordination entre justice, administration territoriale, services sociaux et acteurs communautaires.

Les recommandations les plus tangibles relèvent de l’organisation de l’État. Lequel est appelé à mettre en place un dispositif national de signalement et de suivi avec des données régulières ; spécialiser une partie de la chaîne pénale par la formation de magistrats et enquêteurs ; et lier la réponse judiciaire à une réponse sociale financée, condition essentielle pour éviter le retour à des situations de dépendance.

Les avancées juridiques de 2023 et 2024 tracent une direction claire. La crédibilité de l’État se mesurera désormais à sa capacité à transformer ces textes en libertés réelles pour celles et ceux qui vivent encore sous le poids d’une servitude héritée.

 

 

Cheick Bougounta CISSE

Source : Le Wagadu (Mali)

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