Proche-Orient : la patience stratégique des idéologues du « Grand Israël »

Le Monde Les faitsHormis une minorité qui prône un retour à Gaza, les penseurs de la colonisation misent sur le temps long pour imposer leurs idées.

 

Le rabbin Yosef Artziel voit poindre l’aube d’« un nouvel âge ». Selon ce fondamentaliste religieux, l’attaque menée par le Hamas en Israël, le 7 octobre, a plongé son pays dans « un moment révolutionnaire ». Ce vieil idéologue, qui vit retiré dans la colonie de Kedoumim, dans le nord de la Cisjordanie occupée, voit dans ce désastre une manifestation de la volonté divine et une occasion historique de faire avancer sa cause.

« Les peuples ne grandissent que dans l’épreuve. Il a fallu la guerre du Kippour, en 1973, pour qu’Israël commence à reconquérir sa terre en Judée-Samarie [la Cisjordanie] », raisonne-t-il. Le jeune Yosef Artziel avait alors quitté, à 26 ans, sa paisible communauté religieuse, dans le sud d’Israël, pour rejoindre le mouvement Goush Emounim (« Bloc de la foi »), qui lançait la colonisation de la Cisjordanie.

Il a contribué à fonder la petite implantation de Karnei Shomron et la plus grande ville juive des territoires occupés, Ariel, ainsi que celle de Kedoumim, qui, avec le temps, a pris un faux air de paisible banlieue pavillonnaire à l’américaine. Les efforts de sa petite avant-garde ont payé : plus de 700 000 colons vivent aujourd’hui à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Depuis le début de la guerre à Gaza, dix de ses petits-enfants sont mobilisés dans l’armée.

Epicerie organisée par la yeshiva (école religieuse) Maale Eliyahu, à Tel-Aviv, le 8 novembre 2023.
Le rabbin Yosef Artziel, chez lui, dans la colonie israélienne de Kedoumim, en Cisjordanie, le 12 novembre 2023.

 

Le rabbin ne doute pas que cette crise fera émerger « une nouvelle garde » au sein du mouvement colon, capable de bouleverser Israël, comme sa génération l’a fait en 1973. « Notre mouvement deviendra beaucoup plus important, parce que nous avons vu la réalité avant les autres, prédit-il. Nous n’avons jamais fait confiance aux Arabes. »

Alors que la guerre échauffe tous les esprits, le rabbin voit se normaliser les idées de l’un de ses voisins à Kedoumim, Bezalel Smotrich, ministre des finances et ministre de tutelle de la Cisjordanie au sein du ministère de la défense. Dès 2017, M. Smotrich a exhorté l’Etat hébreu à chasser les Palestiniens hors du « Grand Israël », à soumettre ceux qui restent et à tuer ceux qui résistent.

Il avait suscité une large réprobation, au début de 2023, en appelant l’armée à raser un village entier de Cisjordanie. Mais, aujourd’hui, des élus et d’anciens responsables de la sécurité de tous bords, y compris du centre, font écho à ses projets radicaux, en encourageant l’armée à bouter les 2,3 millions de Palestiniens de Gaza hors de l’enclave, vers le désert du Sinaï, en Egypte.

Le rabbin Artziel se satisfait de voir la guerre s’intensifier chez lui aussi, en Cisjordanie : plus de 250 Palestiniens y ont été tués depuis le 7 octobre par les forces armées israéliennes, en partie constituées de réservistes issus des colonies. Un millier de Palestiniens ont également été chassés de leurs terres par des colons, que l’armée protège, et parfois, assiste.

Un moment « révolutionnaire »

 

Depuis le 7 octobre, une autre résidente historique de Kedoumim, Daniela Weiss, elle aussi vétérane du Bloc de la foi, s’active pour structurer et armer durablement des milices censées « défendre » les colonies de Cisjordanie mais aussi la ville de Ramat Arbel, une toute nouvelle cité de Galilée qu’elle a contribué à fonder en 2022, afin de mieux « judaïser » cette région en partie arabe d’Israël.

« Nous savions, dès avant la guerre, que les gens devaient pouvoir se défendre eux-mêmes contre toute attaque », rappelle Mme Weiss. Depuis les massacres perpétrés par le Hamas aux alentours de Gaza, plus de 250 000 Israéliens ont déposé une demande de permis de port d’arme à travers le pays. Mme Weiss s’en réjouit : « Itamar Ben Gvir [ministre suprémaciste juif, chargé de la sécurité nationale] disait de longue date que cela était nécessaire et, aujourd’hui, nous accumulons enfin des capacités. »

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Louis Imbert

Jérusalem, Tel Aviv, Kedoumim, envoyé spécial

Source : Le Monde

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