Zinédine Zidane : «J’ai envie de boucler la boucle avec les Bleus»

L’Equipe – MADRID – Au cœur du mois de décembre, alors que les masques FFP2 étaient encore recommandés en Espagne, une première rencontre se déroule dans un hôtel madrilène. L’échange est informel, histoire de renouer les liens et de discuter d’un futur rendez-vous, de travail cette fois. On n’a pas tous les jours 50 ans et un demi-siècle bien rempli comme celui de Zinédine Zidane. Après deux bonnes heures de discussion, « Zizou » accepte le principe d’une interview en deux parties qui dépasseront nos espérances.

 

Le premier rendez-vous dure plus de quatre heures, avec une séance photos dans la suite d’un hôtel, non loin du centre d’entraînement du Real Madrid, à Valdebebas. En ce 1er mai, l’ancien coach madrilène ne chôme pas. La veille, le Real a été sacré champion d’Espagne. « Zizou » a bien sûr suivi le nouveau sacre national d’un club qu’il a marqué de son empreinte. Le futur quinqua arrive au volant de sa voiture électrique. Il est 10  heures. La capitale espagnole s’éveille en ce dimanche matin. La star locale peut profiter de ce calme qu’il apprécie tant. Le lendemain, Zidane reviendra à la même heure pour une heure et demie de discussions supplémentaires, avant de s’envoler pour quelques jours de vacances en famille en France.

Sans occulter aucune question, le Ballon d’Or 1998 parle passé, présent et surtout avenir, avec son envie de continuer à entraîner, en particulier l’équipe de France, qu’il placera éternellement au-dessus de tout. Le dictaphone a chauffé pour plus de quatre heures de bande, où la famille occupe un rôle central au fur et à mesure que défile l’évocation de ses cinq décennies, entre son enfance à la Castellane, à Marseille, sa formation à Cannes, les trois autres clubs de sa carrière, Bordeaux, la Juventus Turin et surtout le Real Madrid, entre ses succès de joueur et d’entraîneur. Les hauts, les bas, les Bleus. Sa vie d’aujourd’hui, d’après, de père, de grand-père, désormais, avec l’arrivée de la petite Sia chez son fils Enzo. Ses Coupes du monde, son retour en 2005 et son coup de tête de 2006, Karim Benzema, le PSG, son idole Enzo Francescoli. Ses hobbies, ses rencontres, son métier et ses espérances. Mais surtout l’importance de sa femme Véronique, de sa mère et de son père dans sa vie d’homme et de joueur, de ses quatre fils.

Tout, ou presque tout, est évoqué, sept semaines avant qu’il ne souffle ses cinquante bougies en ce jeudi 23 juin. Mais la nostalgie n’aura jamais sa place. « Zizou » n’a aucun regret. Il vit au futur. Avec des projets qui pourraient aussi surprendre.

 

« Ma Mère a conservé mon ballon d’Or »

 

« Pour vos 50 ans, nous avons choisi de vous offrir sept unes de L’Équipe et de France Football qui illustrent votre carrière de joueur et d’entraîneur. Pour commencer, voici votre première couverture, le 23 novembre 1993, avec les Girondins de Bordeaux. Vous en souvenez-vous ?

Je l’ai déjà. Elle est chez mes parents. Ils gardent tout. Même une entrée au stade, ils l’ont conservée ! Rien n’est perdu avec ma maman. Vingt ou trente ans après, je retrouve des affaires. Elle est impressionnante : les maillots, les crampons qu’on trouve dans ses cagibis. De Bordeaux à l’équipe de France, j’ai déjà remis la main sur certaines pièces dont je ne savais même plus qu’elles existaient.

Avez-vous essayé d’en récupérer ?

Surtout pas ! Même mes enfants ne peuvent pas (sourire). Mes parents ont tout mis en lieu sûr. Ma mère a aussi conservé mon Ballon d’Or. Il est resté dans son étui et même pas chez eux, à l’abri. Personne ne peut y toucher…

Même lui, vous n’avez pas tenté de le rapatrier à Madrid ?

Sentimentalement et symboliquement, il est bien avec mes parents. Et chez eux, ça reste un peu chez moi. C’est même comme s’il était chez moi. Et c’est presque mieux.

Pourquoi ?

Parce que moi, je donne tout. Je suis capable de tout offrir. Je n’ai presque rien chez moi de ma carrière. Deux ou trois objets. Je ne suis pas du tout conservateur ou matérialiste. Quand je veux voir des souvenirs, je vais à Marseille. Je ne vis pas avec. Mes enfants me le reprochent parfois. Ils me disent : “Avec tout ce que tu as fait, tout ce que tu as gagné, tu n’as plus rien !”

Zinédine Zidane et sa femme Véronique avec le Ballon d’Or 1998.

Vous n’avez même pas de répliques de la Coupe du monde ou de vos Ligues des champions comme joueur ou entraîneur ?

Les répliques portent bien leur nom. Ce ne sont pas des originaux. Et moi, il n’y a que l’original qui compte. Le seul original que j’ai, c’est le Ballon d’Or. (Il déballe la deuxième une, celle du lendemain de la finale de la Coupe du monde 1998, et lit le titre.) “Pour l’éternité”. J’y ai pensé souvent à cette victoire, à cette finale (3-0 contre le Brésil, le 12 juillet 1998, au Stade de France). Maintenant, un peu moins. Mais quand je replonge dedans, c’est plein de souvenirs, c’est magnifique. Notre génération a fait quelque chose de grand. Puis la vie a continué.

Qu’avez-vous fait de votre maillot de la finale ?

J’en ai échangé un à la mi-temps avec Ronaldo. Il a celui des deux buts. C’est ce maillot qui est sur votre journal. Celui de la fin du match, je l’ai jeté dans les tribunes. Je l’ai lancé parce que j’avais un tee-shirt en dessous. Sinon, je ne l’aurais pas fait, je n’aurais pas fini le tour d’honneur torse nu. J’ai dû vraiment faire un heureux. Le troisième, je ne sais plus où il est ou à qui j’ai pu le donner. On avait trois maillots par match à l’époque. J’en ai aussi fait refaire derrière pour offrir. Moi, je n’en ai pas gardé.

« Je n’ai jamais été du style à dire : “Je mérite ça ou ça.” Mais avec ce Ballon d’Or, en 1998, je me la racontais un petit peu. Ce n’était pas trop moi mais j’avais tellement envie de l’avoir »

Qu’avez-vous fait de celui de Ronaldo, alors  ?

Il doit sûrement être quelque part à Marseille. 1998, c’est aussi cette une de France Football avec le Ballon d’Or…On vient d’en parler avec le trophée. Le titre, c’est plus perso (il sourit). J’avais fait un peu le beau avant de l’avoir.

Faire le beau, ce n’est pas tellement votre genre, si ?

Non, mais j’étais un peu trop confiant les semaines avant le vote. Je me suis un peu enflammé dans quelques interviews. Je n’ai jamais été du style à dire : “Je mérite ça ou ça.” Mais avec ce Ballon d’Or, en 1998, je me la racontais un petit peu. Ce n’était pas trop moi mais j’avais tellement envie de l’avoir (rires).

Que représentait ce trophée pour vous, à 26 ans ?

J’étais le meilleur joueur du monde. Ça n’arrive pas souvent ! Et à moi, qu’une fois. Il y a peut-être des préférences dans les votes mais quand tu l’as, tu l’as ! C’est toi le meilleur joueur du monde à ce moment-là. Et c’est beau.

Avez-vous des regrets de ne pas l’avoir remporté plus de fois, comme c’était possible, en 2000 ou en 2006 peut-être ?

Jamais. Je n’ai jamais de regrets. Quand tu n’as pas, c’est que ce n’est pas pour toi. Mais j’avais aussi reçu trois fois le Best Fifa Player (1998, 2000, 2003). Ce n’était pas mal !

« je pense que 1999-2000 a été ma plus grande saison. Pas que pour moi. L’Euro 2000 reste le summum de cette génération. on était injouables »

Est-ce que 1998 est votre plus belle année de joueur ?

Les six premiers mois jusqu’à la finale, pas les six derniers. Après la Coupe du monde, je suis catastrophique ! Je ne mettais plus un pied devant l’autre. Même mes copains me disaient : “Mais c’est ton cousin qui joue, c’est ton cousin qui est revenu à la Juve !” Quand vous gagnez un grand titre comme la Coupe du monde, vous avez tendance à vous relâcher. Et moi, je me suis vraiment bien relâché ! Et pour repartir, c’est dur. Il faut du temps. Après janvier, j’ai réenclenché. Très bien en janvier et février puis je me suis blessé (au genou droit). Cent jours. La saison finie. Puis j’ai repris pour une saison 1999-2000 au top avec la victoire en apothéose à l’Euro (victoire 2-1 a.p. contre l’Italie à Rotterdam le 2 juillet 2000). Là, j’étais… au top ! Pendant les deux-trois saisons suivantes, je n’ai plus lâché l’affaire. 1998, c’était mon année. Mais je pense que 1999-2000 a été ma plus grande saison. Pas que pour moi. Pour toute notre génération en bleu. Notre équipe de France était exceptionnelle. L’Euro 2000 reste le summum de cette génération. À l’Euro, on était injouables.

Voici la une de votre signature au Real Madrid, le 10 juillet 2001.

C’est ce qui me manquait après la Juventus. Aller dans le plus grand club du monde. (Il lit la légende de une et le montant de son transfert à l’époque) “500 millions de francs…” Oh, c’est le prix d’un Airbus ! Il fallait gazer (rire).

Cette somme ne vous a pas perturbé ? À l’époque, vous étiez le plus gros transfert de l’histoire.

Ça fait bizarre. En plus en francs, avec tous ces zéros. Ça devait faire autour de 76 M€ (autour de 100 M€ aujourd’hui en monnaie constante). C’était hallucinant. Je n’avais pas le choix. C’était comme ça. La Juve était en droit de demander ce qu’elle voulait. Et le Real de payer.

Comment aviez-vous vécu ce transfert ?

Je venais d’avoir 29 ans. J’avais de la bouteille. Mais je savais qu’il me manquait ça, le Real Madrid. Quelque part, il me fallait ce départ pour rebooster ma carrière. J’étais à la Juve depuis cinq ans, j’avais tout gagné à part la Ligue des champions. On l’a perdue deux fois (1-3 contre le Borussia Dortmund en 1997 et 0-1 contre le Real Madrid en 1998). J’avais besoin de cette relance, de ce nouveau challenge.

Rêviez-vous du Real Madrid ?

C’était dans ma tête et ça s’est renforcé petit à petit. Quand vous avez fait la Juve, tout gagné avec l’équipe de France, à 28-29 ans, il faut repartir sur un autre plan. Le Real était le mien. Et je savais que c’était dans la tête de Florentino Pérez (président du Real de 2000 à 2006 puis depuis 2009). Et quand il a quelque chose dans la tête, tout va très vite aussi avec lui.

Florentino Pérez, le président du Real Madrid, à l’origine du transfert de Zidane, en juillet 2001.

Vous souvenez-vous du premier rendez-vous ?

Bien sûr. C’était à Monaco. La première fois où on s’est vus, tout s’est fait là. Il n’y a pas eu de deuxième ou troisième rendez-vous pour que les choses se fassent. La première a été la bonne. On s’est dit OK. Florentino Pérez est un homme qui ne plaisante pas. Quand il dit  : “On va le faire”, il le fait. J’ai même une anecdote qui me fait rire encore aujourd’hui.

Allez-y.

On était à une grande table à Monaco pour un dîner de gala. On n’était pas l’un à côté de l’autre. J’étais invité pour recevoir un prix. Là, il me fait passer une serviette. C’était écrit à l’intérieur : “Tu veux venir ?” Et je lui ai répondu sur un bout de serviette en papier : “Yes”. Je me demande encore pourquoi je lui ai répondu en anglais ! J’aurais pu mettre “oui”, puisqu’il parle français, ou “si” en espagnol, mais j’ai mis “yes”… C’est parti de là. J’ai fait cinq ans. C’est mon chiffre. Il me suit.

 

Pourquoi le 5, numéro que vous portiez au Real, est-il devenu votre chiffre ?

 

Cinq ans à la Juve, cinq ans au Real… Si un jour, quelqu’un se penche sur la place du chiffre 5 dans ma vie, qu’il creuse, il y a des choses incroyables. J’ai été par exemple impliqué dans cinq victoires en Ligue des champions avec le Real Madrid : une comme joueur (2002), une comme assistant de Carlo (Ancelotti, en 2014) et trois comme entraîneur principal (2016, 2017, 2018). Même dans ma vie de famille, il revient. Quand je vais dans un hôtel, que je suis au 5e étage, je gagne le match. À 99 % ! Il y a des trucs particuliers. À Madrid, Florentino Pérez me dit, quand je signe  : “Moi, dans mon équipe, les numéros vont de 1 à 11. Il n’y a pas de 35 ou de 40 sur les maillots  !” Et il prolonge  : “Le seul qui est libre est le 5.” Je lui réponds : “Sans problème, je prends de suite.” Ce 5 m’a donné beaucoup.

(Il déballe la une de son succès en Ligue des champions avec le Real Madrid face au Bayer Leverkusen, 2-1, à Glasgow en 2002.)

J’avais déjà celle de Bordeaux, du Ballon d’Or, de la victoire en 1998 mais pas celle-ci. Merci. Il me la manquait, comme ce titre ! Avec cette victoire à Glasgow, j’avais tout gagné à presque 30 ans. En plus, avec le Real, et ce but qui nous donne la victoire. Il a eu vingt ans aussi cette année : le 15 mai 2002.

Vous vous souvenez de la date exacte de la finale ?

Oui, parce que mon fils Theo naît trois jours plus tard.

 

Cette volée magnifique est-elle le plus beau but de votre carrière ?

Le plus beau, je ne sais pas. Peut-être. Sûrement. Mais l’un des plus importants, oui. J’en avais besoin pour gagner ma première Ligue des champions. J’avais aussi besoin d’être décisif avec Madrid dans une grande finale. Je l’avais fait en équipe de France, avec la Juventus pour d’autres trophées, il fallait que je marque le Real pour ma première saison. Quand j’ai fait ça, j’ai été plus relâché. L’après n’a été que du bonus. J’avais aussi perdu trois finales européennes avant de remporter celle-ci. Une avec Bordeaux en Coupe UEFA (0-2, 1-3 contre le Bayern Munich en 1996) et mes deux en C1 avec la Juve. Cette quatrième finale, je ne devais pas la laisser filer.

Pouvez-vous nous reparler de ce but légendaire à Glasgow ?

 

Il part d’un centre de Roberto Carlos qui est… pourri ! Mais à l’arrivée, son centre devient magnifique. On en a reparlé plein de fois ensemble. Tout le monde le chambrait  : “Mais quelle chandelle pourrie tu as faite !” Il répondait en rigolant  : “C’est le plus beau centre de ma vie  ! Regarde le résultat  : si je ne t’avais pas fait cette passe, tu n’aurais pas mis ce but exceptionnel.” Il a raison. Après, le geste  ? Il est bien tombé à tous les niveaux. Je le fais quand même en finale de Ligue des champions. Et pour ma première et seule victoire dans cette épreuve. C’est aussi pour une finale. Il faut être présent à ce moment. Ça vient également après mes deux défaites avec la Juve et mes deux victoires avec l’équipe de France. Ce geste n’arrive qu’une fois dans une vie. J’ai essayé de le refaire, notamment pour des publicités. Ils auraient aimé. Mais ce n’est jamais bien retombé. Je ne l’ai jamais réussi comme ça.

 

Pouvez-vous le décrypter ?

 

En fait, je me positionne de face. Généralement, tu es déjà un peu de côté. Mais, hop, tac (il mime) ! Mais j’ai le temps de le voir arriver (il se marre) : le ballon tombe d’un nuage ! Et ça part à tous les niveaux comme il faut. L’enchaînement est parfait. Mais j’ai toujours été meilleur quand le match était important. En toute humilité… Plus c’était important et plus j’étais fort.

 

« Gagner la Champions, ce n’est jamais de la chance. C’est du boulot. Surtout trois fois consécutivement. J’ai bossé comme un malade »

 

 

Quelle est l’émotion la plus forte  : gagner la Ligue des champions comme joueur ou comme entraîneur avec le Real Madrid ?

C’est différent. Mais tout est magnifique. Entraîneur, on est responsable. De 25 joueurs, mais pas que. D’un club aussi, d’un nom comme le Real Madrid, d’une institution. C’est une charge énorme qu’on ne porte pas de la même façon comme joueur. Quand on la gagne, en plus trois fois d’affilée, c’est un sentiment formidable et profond du devoir accompli autour de toi et pour tout un club. Gagner la Champions, ce n’est jamais de la chance. C’est du boulot. Surtout trois fois consécutivement. J’ai bossé comme un malade. On a beaucoup travaillé. Mes joueurs croyaient en moi ; je croyais en eux. On a monté ça. C’est énormément de travail avec mon staff. Gagner comme joueur, ce n’est pas le même investissement. Joueur, j’arrivais à 9 heures à l’entraînement. Je repartais à 13 heures puis j’étais chez moi. Entraîneur, j’arrivais à 8 heures et je rentrais souvent à 23 heures. Ce ne sont pas les mêmes journées et la même tension. Là, tu bosses et tu ne travailles pas que pour toi. Ça ne s’arrête jamais. Physiquement, j’étais parfois à la maison mais mon cerveau était resté au stade. Je pensais déjà à l’entraînement du lendemain, à ce que j’avais à dire à un joueur.

Joueur, est-on plus “branleur” ?

(Il rit.) Plus “détendu”, vous voulez dire ? Peut-être… Moi, je ne l’étais pas. C’est normal. Tu es moins stressé. Tu fais ton taf mais pas celui de l’entraîneur ou de tes copains. Tu penses beaucoup plus à toi. Tu te prépares toi pour toi. Coach, tu bosses pour les autres.

Voici la dernière une  : votre première victoire en Ligue des champions comme coach avec le Real Madrid, face à l’Atlético (1-1, 5-3 aux t.a.b.), le 28 mai 2016.

Cette photo me plaît car je suis avec mes joueurs. C’étaient eux et moi. Des moments de joie extrême  ! Ils récompensent cinq mois de travail intense pour mes débuts d’entraîneur.

Sergio Ramos dans les bras d’un Zidane aux anges, pour sa première victoire en Ligue des champions comme entraîneur en 2016.

 

Êtes-vous alors surpris de gagner la Ligue des champions comme coach aussi rapidement après avoir été nommé sur le banc madrilène début janvier ?

Non. Parce que, quand je fais quelque chose, c’est pour gagner. Je suis un gagneur, sans prétention. Je vis pour gagner. Sinon, je ne fais pas. On ne gagne pas toujours, mais je fais tout pour. Quand je gagne, ça ne m’étonne pas car j’ai tout donné. J’ai bossé. Et quand tu bosses, tu es en droit d’être récompensé. Quand tu as tout donné, que tu as tout fait, la victoire est aussi belle aux tirs au but, comme contre l’Atlético pour cette première finale, que le 3-1 contre la Juventus Turin en 2017 ou le 4-1 face à Liverpool en 2018. La récompense vient du travail. Et cela veut donc dire que tu les mérites. La victoire contre la Juve, notre deuxième mi-temps, était aussi exceptionnelle. Face à Liverpool, on sort d’un Championnat compliqué (3e derrière le FC Barcelone et l’Atlético de Madrid) mais c’est l’apothéose contre eux. Ce succès prouvait toutes les ressources d’une équipe, d’un club, d’un groupe qui a toujours refusé de ne rien lâcher.

Quelle est la plus belle de vos trois victoires comme coach en C1 ?

Les trois d’affilée. C’est ça le plus beau. Tout était magnifique jusqu’à la fin.

Mais sentimentalement  ?

Si on veut peaufiner, ce serait contre la Juve. C’est la plus accomplie dans le jeu. En plus, la Juventus… Je ne l’avais jamais gagnée avec eux comme joueur. J’avais fait de grands matches, comme contre l’Ajax Amsterdam en demi-finales retour en 1997 (4-1 ; aller : 2-1), mais sans aller au bout.

Avec Karim Benzema, pour la deuxième des trois Ligues des champions remportées consécutivement avec le Real.

 

On se souvient d’images de vos causeries, notamment à la mi-temps de ces finales de Ligue des champions. Comment abordiez-vous ces moments ?

Pour la Juve, je n’étais pas très content à la mi-temps (1-1). Je voulais qu’on passe plus sur les côtés, qu’on soit plus insistants dans ce registre. On avait mis en place tout ça. Il fallait aussi aller plus en seconde ligne, que nos milieux se projettent pour les mettre davantage en difficulté. On l’a super bien fait en seconde période avec Modric, Carvajal. De l’autre côté avec Marcelo. On marque trois buts en deuxième mi-temps. Et puis, j’ai insisté sur le rythme. Ne pas laisser les autres prendre l’avantage. On l’a fait. On a pris le dessus les dix premières minutes. On les a étouffés. On est allés presser haut. J’adore voir mon équipe comme ça. Aller récupérer le ballon très haut, prendre l’adversaire à la gorge. On ne peut pas toujours presser. C’est là qu’il faut être intelligent dans la gestion. Il faut savoir de temps en temps reculer. Tu ne fais pas dix fois quatre-vingts mètres ou en tout cas dix fois efficacement. Moi, encore une fois, j’aime le jeu, avoir le ballon, presser haut et que ça circule vite.

 

« Au retour au vestiaire, tu laisses les joueurs tranquilles. Il faut qu’ils récupèrent. Pendant quinze minutes, bla-bla-bla… Ça ne sert à rien. Les messages ne passent pas, ou pas bien »

Contre Liverpool en 2018, c’est fort aussi  ?

C’est 0-0 à la mi-temps. Puis le premier but de Karim (Benzema), rapidement en deuxième (51e), qui prend le ballon au gardien (Loris Karius). Ils égalisent (Mané, 55e) et puis c’est le doublé de (Gareth) Bale (64e, 83e), qui vient d’entrer, avec ce ciseau fantastique. La causerie avait aussi eu un impact. On vit le match, puis la causerie se fait sur deux-trois flashes, des choses précises à faire passer en six ou sept minutes. Au retour au vestiaire, tu laisses les joueurs tranquilles. Il faut qu’ils récupèrent. Il ne faut pas les attaquer d’entrée. Je sais, ça m’est arrivé quand j’étais joueur. Pendant quinze minutes, bla-bla-bla… Ça ne sert à rien. Les messages ne passent pas, ou pas bien. Moi, je me focalise sur deux-trois messages forts. Surtout dans les gros matches, quand c’est serré, tendu.

Revenons à votre anniversaire. Comment est Zinédine Zidane à 50 ans ?

Je suis bien. Tout va bien (il rit).

Mais ça fait quoi d’avoir un demi-siècle ?

La vie continue. Ce qui me fait bizarre, c’est quand j’avais 20-25 ans, je voyais les gens de 50 ans plus vieux que ça ! Là, ce n’est plus le cas. La vie a lissé cet âge. Mais moi, je suis encore un grand enfant dans ma tête ! Je veux profiter de tout. Je suis avec ma famille. Il y a bien sûr des choses dont je ne suis pas content… Et puis il y a aussi des grands malheurs (il s’arrête). J’ai perdu un de mes frères (Farid, en 2019)… Mais la vie avance. C’est devant. Chaque instant, chaque moment. C’est pour ça que j’aime ma vie. Je suis sans doute quelqu’un d’atypique.

Dans quel sens ?

Je suis un instinctif, je n’aime pas les choses figées, dire demain, je ferai ceci ou cela. Non. Par exemple, j’étais entraîneur. Je ne voulais plus faire ça tout le temps, donc, j’ai dit  : “J’arrête.” Et je reprendrai quand je reprendrai. J’aime bien cette idée-là de la vie, de ma vie. Je fais ce que je sens quand je le sens. Et là, tu ne te trompes pas. Si tu écoutes trop, qu’on te dit trop de choses autour de toi, tu cogites et il y a des chances que tu te plantes. Moi, je fais tout avec mon cœur. Ça se passe bien. Donc, si tu te plantes, ce n’est pas grave.

Qu’avez-vous prévu pour votre anniversaire ?

Rien d’exceptionnel, comme d’habitude. Ce sera familial.

Vous l’avez souvent fêté pendant des phases finales avec l’équipe de France. C’était comment ?

Classique. Avec un gâteau et un petit mot. Rien de plus. On se faisait chambrer. Mais c’était souvent avant des gros matches, des quarts de finale, voire des demies. Il fallait rester sérieux.

Qu’est-ce que le Zinédine Zidane de 26 ans, en 1998, penserait du Zinédine Zidane d’aujourd’hui ?

Qu’il est devenu plus homme. Autour de 25 ans, il y a encore des petits doutes. Est-ce qu’on fait bien les choses ? Est-ce qu’on pourrait faire encore mieux ? J’étais comme ça. Je voulais souvent être rassuré, qu’on me dise : “C’est bien ce que tu fais.” Aujourd’hui, c’est toute cette confiance, cette assurance qui ont changé et que j’ai accumulées. Mais je suis toujours le même fondamentalement.

La notoriété ne vous pèse-t-elle pas trop à 50 ans ? À 20 ans, vous pouviez encore aller au restaurant peinard…

Mais à 20 ans, j’aimais être parfois reconnu, arrêté dans la rue pour faire des photos et des signatures. Et quand tu prends de l’âge, c’est tout le contraire ! Tu veux ta tranquillité. Mais je gère bien. En Espagne, ils m’appellent “le moine”.

Pourquoi ?

Parce que les journalistes se sont aperçus qu’il n’y avait pas grand-chose à raconter autour de moi. Quand je suis arrivé à Madrid, en 2001, j’ai eu du monde en permanence sur mon dos pendant cent jours. En permanence à me suivre, du matin au soir et du soir au matin pendant plus de trois mois. La presse, tout le temps. Puis ils ont jeté l’éponge. Je ne leur servais à rien. Ils avaient vu ma petite vie. Il n’y avait rien d’exceptionnel. Ma vie est celle-là. J’ai toujours été tranquille. J’accepte la notoriété. Je n’ai pas de soucis. Ce sont les autres qui se fatiguent (sourire).

À 50 ans, beaucoup d’anciens joueurs se sont laissés aller physiquement et ont mal vieilli. Vous, c’est tout le contraire. Vous êtes toujours affûté. C’est quoi votre secret ?

C’est très important pour mon bien-être. Si tu te sens mieux dans ton corps, ça suit mieux derrière. J’aime aller marcher, respirer. Je joue au padel régulièrement. Tout ça fait partie de ma vie. Ma femme, c’est pareil. On vit les choses de la même façon. C’est une ancienne danseuse. À la maison, c’est salade, poisson. Pas d’excès.

La famille Zidane au complet avec, autour de Zinédine et Véronique, Luca, Enzo, Theo et Elyaz.

Vous avez passé plus de la moitié de votre vie à l’étranger entre l’Italie et l’Espagne, où vous vivez toujours. Comment avez-vous vécu ou vivez-vous encore cet éloignement de la France ?

Je vais aller plus loin : j’ai l’impression d’être parti depuis mes 14 ans. Le déracinement, pour moi, c’est mon départ de la maison pour Cannes. Ça fait plus de trente-cinq ans que je suis dehors. Mon départ à Cannes, c’était l’étranger. Ça forge, ça forme, tu grandis vite. Tout va à 2000 à l’heure à partir de là.

Ce départ a-t-il été une cassure dans votre adolescence ?

Plus pour mes parents encore que pour moi. Ils ne voulaient pas me laisser partir comme ça, livré à moi-même et déjà au centre de formation. Ils avaient peur des mauvaises fréquentations. Je suis allé dans une famille d’accueil. C’était la condition essentielle de mes parents pour que je parte. J’étais logé chez Madame et Monsieur Elineau. Je suis resté un an et demi chez eux. Monsieur Jean Varraud m’avait recruté. Il était venu me voir à Saint-Raphaël, où je jouais avec mon équipe de Septèmes. Quand il m’a supervisé, je ne jouais pas au milieu. Il manquait un défenseur central et j’avais joué dans l’axe. Il m’a pris pour un seul truc…

Jean Varraud, qui a recruté Zidane à Cannes.

 

Lequel ?

 

Parce que j’avais tenté un petit pont dans ma surface. Je suis parti à l’essai une semaine à Cannes grâce à ce geste. Il me l’a dit après. Monsieur Varraud a été comme un père pour moi à Cannes. Il était fantastique ! Tout le temps à me parler, à me dire que je réussirais si j’étais sérieux, si je bossais. Il ne me lâchait jamais. Un dingue de foot. C’est lui qui a forcé Jean Fernandez, alors entraîneur des pros, à venir me voir chez les jeunes, à force de lui casser les pieds. Il y a des personnes qui sont des génies et qui marquent votre existence.

 

« Avec ce départ à Cannes, je me suis dit que j’allais bosser pour mes parents. Je voulais qu’ils soient fiers de moi. J’ai tout mis dans le foot. Je faisais du mur, du mur et du mur… »

 

 

Devenez-vous plus responsable en quittant la maison à cet âge ?

 

Mes parents n’étaient pas trop contents que je n’aie pas poussé les études. Moi, j’étais centré sur le foot. Avec ce départ à Cannes, à partir de là, je me suis dit que j’allais bosser pour mes parents. Je voulais qu’ils soient fiers de moi. J’ai tout mis dans le foot. Je faisais du mur, du mur et du mur… J’ai tapé des heures avec mon pied gauche : tac, tac, tac, tac ! J’allais regarder les professionnels s’entraîner dès que je pouvais pour voir, prendre des trucs. Après leur séance, je prenais un ballon tout seul et j’allais m’entraîner de nouveau. Il fallait que je joue. À 15 ans, je savais ce que je voulais : réussir dans le foot, réussir pour mes parents. Il y a eu aussi Alain Pedretti, le président de Cannes… Il m’a offert ma première voiture après mon premier but (il rit). Vous n’imaginez pas ce que cela représentait pour moi ! J’étais comme un fou…

Quelles étaient vos références à l’époque ?

Luis Fernandez (joueur de Cannes entre 1989 et 1993) et José Bray (1986-1992), dont j’étais proche et qui me disait des choses sur la vie. Il y avait une grosse équipe à l’AS Cannes. Et il y avait seulement un douzième et un treizième sur le banc. Les places étaient chères en pro. Plus que maintenant, où les jeunes montent plus facilement. C’est Jean Fernandez (entraîneur de Cannes entre 1985 et 1990) qui m’a pris, puis Boro Primorac (1990-1992).

Cannes, son premier club professionnel, aux côtés notamment de Luis Fernandez.

Guy Lacombe, comme d’autres, à vos débuts à Cannes ou encore après, vous appelait Yazid et non pas Zinédine. Même dans L’Équipe, lors de votre première sélection en équipe de France Espoirs, le 29 mars 1991, on vous prénomme Yazid. Pourquoi ?

Quand j’étais jeune, personne ne m’appelait Zinédine. Même moi. C’était Yazid ou Yaz’, de mon deuxième prénom. Zinédine est mon premier prénom, que la grand-mère de mon ami d’enfance Malek a soufflé à ma mère. Ma maman l’a adopté tout de suite car elle adorait cette femme. C’est la presse qui a réveillé Zinédine quand j’ai commencé à percer. Mon premier prénom à l’état civil est ressorti avec le début de ma notoriété.

Et “Zizou” ?

C’est Rolland Courbis qui l’a balancé à Bordeaux. C’est lui qui a la paternité du “Zizou” (rires).

Vous souvenez-vous de votre premier but chez les professionnels ?

Contre Nantes. On gagne 2-1. Le 10 février 1991.

10 février 1991 : premier but chez les pros avec Cannes face à Nantes.

Vous vous souvenez encore de la date, précisément ?

Oui, car le 6 février, je fais la connaissance de ma femme. Il neige à Cannes… Je perds ma montre dans la neige et je rencontre ma femme à ce moment-là ! Ça fait plus de trente et un ans que nous sommes ensemble. Je lui dois énormément. J’ai toujours pu compter sur mon épouse. Elle a toujours été présente dans les moments compliqués, toujours à mes côtés, toujours positive, toujours avec les enfants, à pousser derrière tout le monde. C’est aussi grâce à elle. Nous avons tout passé ensemble. Je lui dis encore merci. On a vingt-huit ans de mariage. C’est l’autre femme de ma vie avec ma maman.

Quel regard portez-vous sur la France après presque vingt-six ans de votre vie à l’étranger ?

C’est mon pays, de toute façon. Je suis content de revenir à chaque fois que je peux. Mais je suis parti m’accomplir en Italie puis en Espagne. Je l’ai vécu naturellement. Là, quand je ne suis pas en activité, j’en profite pour revenir, faire des choses, passer les moments que je n’ai pas quand je suis sur un banc.

Avez-vous besoin de rattraper certaines choses en ce moment ?

Je n’aime pas ne rien faire. Quand je prends une année sabbatique, ce n’est pas pour dormir, me tourner les pouces. Pas du tout. Je n’arrête pas. Mais je fais des choses que je ne peux pas faire quand je suis engagé. Je profite de ma liberté. Si je décide, là, d’aller dîner avec mes parents, je le fais. Je profite surtout des miens à plein.

« Je n’ai pas de regrets. Jamais. Même les moments durs font partie de ma vie, les choses dont on n’est pas fier »

 

Aujourd’hui, à 50 ans, estimez-vous être passé à côté de quelque chose de fort ?

Sans doute, mais je n’ai pas de regrets. Jamais. Même les moments durs font partie de ma vie, les choses dont on n’est pas fier. Je les assume. Ils font partie de mon parcours de vie.

Que vous reste-t-il à accomplir ?

Continuer à entraîner. J’ai encore envie. Et après, pourquoi pas être dans un projet dans lequel je suis moi-même le dirigeant.

 

Du genre ?

 

Président d’un club ou dirigeant d’une entreprise, par exemple. J’ai déjà commencé avec le Groupe Z5 que nous avons démarré en famille, en particulier avec mes frères Farid, Nordine, James et ma sœur Lila. Mais bon, on n’en est pas encore là. J’aimerais faire un projet avec des gens que j’aime, compétents et de confiance. Dans la vie, il faut savoir bien s’entourer.

 

Selectioneur ?

« J’en ai envie, bien sûr. Je le serai, je l’espère, un jour. Quand ? Ça ne dépend pas de moi. Mais j’ai envie de boucler la boucle avec l’équipe de France »

Et sélectionneur, avant ?

J’en ai envie, bien sûr. Je le serai, je l’espère, un jour. Quand ? Ça ne dépend pas de moi. Mais j’ai envie de boucler la boucle avec l’équipe de France. J’ai connu cette équipe de France en tant que joueur. Et c’est la plus belle des choses qui me soient arrivées ! (Il met sa main sur son cœur.) Mais vraiment ! C’est le summum. Et donc, comme j’ai vécu ça et qu’aujourd’hui je suis entraîneur, l’équipe de France est bien ancrée dans ma tête.

Juste après Didier Deschamps (en poste depuis 2012) ?

Je ne sais pas. Si ça doit se faire, ça se fera, à ce moment-là ou pas. Quand je dis que j’ai envie de prendre un jour l’équipe de France, je l’assume. Aujourd’hui, une équipe est en place. Avec ses objectifs. Mais si l’opportunité se présente ensuite, alors je serai là. Encore une fois, cela ne dépend pas de moi. Mon envie profonde est là. L’équipe de France est la plus belle chose qui soit.

Au point d’avoir vraiment des frissons quand vous en parlez…

Quand on te donne le maillot de l’équipe de France, c’est particulier. Mes premières sélections étaient particulières. Il y avait des joueurs incroyables comme (Éric) Cantona, (David) Ginola ou (Laurent) Blanc. Quand tu goûtes aux Bleus, c’est magnifique. C’est tellement fort, puissant. Les émotions en équipe de France, on préfère les vivre que les raconter. L’équipe de France, c’est tout, tout là-haut pour moi.

Racontez-nous votre première sélection ?

Le 17 août 1994 contre la République tchèque (2-2, en amical). Mais je ne dois pas y être…

Pour quelle raison ?

Youri (Djorkaeff) se blesse. Et comme le match est à Bordeaux, Aimé Jacquet m’appelle pour des raisons pratiques. Je suis sur place. Mais je savais aussi que j’étais déjà dans sa tête. C’était l’occasion de me voir. Il y a plein d’anecdotes qui me reviennent en parlant de cette sélection.

17 août 1994 : première sélection face à la République tchèque.

 

Comme ?

 

J’arrive au rassemblement. Il y a une réunion seulement entre les joueurs avant le déjeuner. Je n’y suis pas allé… Ils m’appellent dans la chambre : “Qu’est-ce que tu fais ?” Je réponds : “Je viens d’arriver. Cette réunion n’est pas pour moi.” Je suis finalement descendu. J’ai dit pardon et tous les gars m’ont applaudi ! Ensuite, j’entre en jeu (à la 63e minute à la place de Corentin Martins). On est en train de perdre 2-0. Je marque deux buts. Une frappe sur une passe de Laurent (Blanc). Je fais un passement de jambes et je tire du gauche. Puis une tête sur un corner de Jocelyn (Angloma). C’est un premier doublé qui marque. Éric Cantona avait été top avec moi. C’était le capitaine. Il m’avait offert le fanion du match.

Étiez-vous déjà dans les petits papiers d’Aimé Jacquet ?

Ce que je sais, c’est qu’Aimé me suivait. Quand l’équipe de France perd contre la Bulgarie en novembre 1993 (1-2, en éliminatoires pour la Coupe du monde 1994), je sais que j’étais suivi avant par Gérard Houllier, au cas où ils aillent à la Coupe du monde aux États-Unis. Aimé était son second. On en a parlé bien après. J’étais dans une liste de 30-35 joueurs potentiels. Les Bleus sont éliminés. Aimé les prend derrière Houllier. Il a toujours des vues sur moi et l’occasion se présente à Bordeaux au début de la saison suivante.

C’est aussi le début d’un long cheminement vers 1998 et cette génération exceptionnelle. Qu’est-ce qui vous lie encore entre vous ?

La gagne. La victoire. 1998 et 2000 sont le ciment entre nous tous. On aime encore se retrouver plus de vingt ans après. Quoi qu’il arrive, même si on ne s’est pas vus pendant des mois, quand on se voit, c’est comme hier. Il se passe quelque chose. On se fait des dîners. Tout le monde veut venir.

Jouez-vous encore avec France 98 ?

Non.

Et avec les anciens de la Juventus ou du Real ?

Non plus. J’ai moins de plaisir à jouer au foot comme ça.

 

Comment expliquez-vous que vous soyez encore parmi les personnalités préférées des Français en n’étant plus en fonction et en vivant à Madrid ?

Je ne cherche pas ça. Je n’aime pas me mettre en avant. Il y a des gens qui aiment s’exposer, parler, donner leur avis. Ce n’est pas une critique mais ce n’est pas moi. J’aime plutôt être de l’autre côté. Regarder. Moi, j’aime observer. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir un avis sur les sujets qui m’intéressent, et il y en a beaucoup, bien en dehors du foot. Mais je n’ai pas forcément besoin de m’exprimer, sauf lorsque c’est nécessaire, et je l’ai fait. Je veux savoir, j’aime regarder des débats, ce que je ne faisais pas souvent avant. Le politique, entre autres. Mais y être, pas du tout. Moi, je suis avant tout dans le foot. C’est ma passion. Mais, encore une fois, ça ne veut pas dire que je n’ai pas de position sur des sujets. J’ai un avis, sur tout. Demandez à mes amis. Mais je n’ai pas besoin de parler quand les micros se tendent (sourires).

« Pourquoi, sous prétexte que j’ai réussi dans mon domaine, on voudrait que je prenne la parole sur tout ? »

Est-ce que cette popularité qui dure n’est pas due au fait que vous soyez aussi un symbole parfait d’intégration réussie ? Le gamin de la Castellane à Marseille qui arrive au sommet du foot mondial comme joueur puis entraîneur ?

Cette ascension, bien sûr, est une fierté. Les gens dans la rue me parlent de ça, du fait que je sois aussi resté moi-même. C’est sympa. Ils voient que j’ai fait mon truc mais sans en rajouter. Il faut savoir rester à sa place. Ça ne veut pas dire que je ne sais pas ce que je représente, et je suis fier si cela inspire des gens. Ça ne veut pas dire que je ne m’engage pas, que je ne m’implique pas, au contraire. Mais je le fais à ma manière, discrètement. Et si je dois prendre la parole sur un sujet important, croyez-moi, je n’ai pas de problème. Mais pourquoi, sous prétexte que j’ai réussi dans mon domaine, on voudrait que je prenne la parole sur tout ? Parce que je suis connu ? Je pense souvent à mes parents. Ils ont manqué, de beaucoup de choses, et j’ai été à bonne école avec eux. Ils étaient dans la discrétion. Pourquoi je changerais ma vie d’avant ? Elle est toujours là, en moi, dans ma nature. Même si socialement, financièrement, j’ai évolué, je devrais donner mon avis sur tout ? Non, non, non. Je fais des choses. Plein de choses. Pas besoin de l’exposer. C’est souvent plus efficace. Je vis ma vie, à 50 ans, mon parcours de joueur, d’entraîneur, de sportif mais surtout de mari et de père de famille. Et maintenant de grand-père (il rigole). Mais je ne veux pas qu’on m’appelle papy !

 

À 10 ans, qui était Yazid Zidane ?

 

Un mordu de foot. À 10 ans, c’était Séville quasiment au moment de mon anniversaire. Je m’en souviens de cette demi-finale (en Coupe du monde, contre la RFA, 3-3, 4-5 aux t.a.b.). 1984, cet Euro aussi (remporté par la France, 2-0 contre l’Espagne en finale). 1986, le Mexique, Maradona, un truc de dingue ! À 14 ans, Maradona me subjuguait. Je me tape encore des matches de 1986 aujourd’hui. Pas que des images. Les matches. Tout le monde se souvient de l’Angleterre, de ses deux buts extraordinaires (2-1 en quarts de finale), mais il y a aussi l’Argentine-Belgique (2-0 en demi-finales). Magnifique. C’est hallucinant ce que Maradona a fait sur le terrain. Mais mes premiers grands souvenirs, c’est Séville. Le match avec mon père, en famille. Schumacher, Battiston à terre. Giresse et sa joie, la reprise de Trésor… Bossis accroupi après son penalty. C’est comme si c’était hier dans ma tête. C’est aussi l’époque de Téléfoot. Je me bagarrais pour voir des images. Le foot étranger. Dès que j’entendais des noms, c’était mythique : Nottingham Forest, Ipswich Town, Borussia Mönchengladbach… Je bondissais !

Enzo Francescoli, l’idole absolue.

 

Quelle était votre idole à cette époque ?

 

Enzo Francescoli (international uruguayen passé par le Matra Racing puis Marseille). C’était plus que mon idole. J’étais fanatique de lui. C’était plus que du mimétisme. Je décortiquais tout ce qu’il faisait. Il fallait que je refasse ça sur le terrain. Je m’entraînais jusqu’à y arriver. Je regardais tout, à la loupe, pour reproduire. En plus, j’allais au stade à l’époque (1989-1990). J’étais tout en haut dans le Vélodrome, derrière le but. J’adorais aussi Karl-Heinz Förster (Marseille, 1986-1990), Blaz Sliskovic (1986-1987) qui mettait des corners directs. Il y a eu aussi “JPP” (Jean-Pierre Papin, 1986-1992) après, et contre qui j’ai même joué plus tard. Mais tout me subjuguait chez Enzo Francescoli. La technique avec ses contacts extérieur-intérieur, intérieur-extérieur. C’était de la dentelle. Je pense que, quelque part, je suis arrivé à lui ressembler. Techniquement, en tout cas, Enzo était majestueux.

 

« Francescoli m’a amené son maillot malgré la défaite. j’ai dormi avec ! À côté de ma femme qui m’a pris pour un fou. Il fallait que je réalise mon rêve de gosse »

L’avez-vous rencontré ?

Plusieurs fois. On s’est rapprochés. Mais Enzo restait mon idole. On a fait la finale de la Coupe du monde des clubs l’un contre l’autre, la Coupe intercontinentale à Tokyo. C’était avec la Juventus contre River Plate (1-0 pour la Juventus Turin, fin 1996). On a échangé nos maillots. Je lui avais demandé avant le match. Mais il savait. J’avais tellement parlé de lui dans mes interviews. Il m’a amené son maillot à la fin malgré la défaite. Mais ce n’était pas encore mon rêve absolu.

Qui était ?

De dormir avec son maillot.

Et vous l’avez fait, à 24 ans ?

Pas le soir même. Je suis rentré à Turin. On l’a lavé. Puis j’ai dormi avec ! À côté de ma femme qui m’a pris pour un fou. Le maillot avec les publicités. Il fallait que je réalise mon rêve de gosse. Jusqu’au bout. Mon fils aîné s’appelle Enzo. C’était vraiment gros, fort. Et c’est pour ça que je comprends les gens qui s’identifient, qui veulent faire, réussir, vis-à-vis de leurs exemples, de leurs idoles. Je suis passé par là. Après, on est devenus amis avec Enzo. On a mangé plusieurs fois ensemble à Madrid. On reste en contact, même s’il est très occupé.

 

Sur la possibilité d’entraîner un jour le PSG

« Il ne faut jamais dire jamais. Surtout lorsque vous êtes entraîneur aujourd’hui. Mais la question est sans objet. Ce n’est absolument pas d’actualité »

Auriez-vous pu signer à Marseille comme joueur ?

En 1992, quand je vais à Bordeaux. L’OM était sur moi. J’avais aussi cette possibilité. Mais on file aux Girondins de Rolland Courbis, qui avait également pris Éric Guérit et Jean-François Daniel à l’AS Cannes.

On évoque l’OM, mais est-ce qu’un Marseillais de naissance comme vous peut aller entraîner un club comme le Paris-SG ?

Il ne faut jamais dire jamais. Surtout lorsque vous êtes entraîneur aujourd’hui. Mais la question est sans objet. Ce n’est absolument pas d’actualité. Quand j’étais joueur, j’avais le choix, presque tous les clubs. Entraîneur, il n’y a pas cinquante clubs où je peux aller. Il y a deux ou trois possibilités. C’est la réalité actuelle. Coach, on a beaucoup moins le choix que joueur. Si je repars dans un club, c’est pour gagner. Je le dis en toute modestie. C’est pour cela que je ne peux pas aller n’importe où. Pour d’autres raisons, aussi, je ne pourrais peut-être pas aller partout.

Lesquelles ?

La langue, par exemple. Certaines conditions rendent les choses plus difficiles. Quand on me dit : “Tu veux aller à Manchester ?” Je comprends l’anglais mais je ne le maîtrise pas totalement. Je sais qu’il y a des entraîneurs qui vont dans des clubs sans parler la langue. Mais moi, je fonctionne autrement. Pour gagner, plein d’éléments entrent en jeu. C’est un contexte global. Moi, je sais ce dont j’ai besoin pour gagner. Alors, tu peux bien sûr ne pas gagner mais je sais qu’il faut au moins ça, ça et ça (il appuie ses propos de la main). Et je veux tout mettre de mon côté pour optimiser la victoire.

À 20 ans, qui était le Yazid de Cannes transféré à Bordeaux ?

Je savais que j’étais lancé. J’étais dans mon rêve de pro. J’avais capté. Je pouvais être avec eux. Ça s’est fait doucement. Ce n’est pas comme maintenant. Il y avait moins de contrats pro à l’époque. Il y a eu aussi des rencontres fortes.

Comme votre ami de plus de trente-cinq ans qui est devenu votre adjoint au Real Madrid, David Bettoni ?

À Cannes, il y a eu la rencontre avec ma femme Véronique et cette amitié avec David. On s’est suivis. Je suis allé le voir après à Cannes, quand il s’occupait des jeunes. Parfois, on s’est même perdus un peu de vue mais on est toujours restés liés. C’est ça, les amis. On faisait toujours attention à l’autre. Notre association a mûri progressivement dans nos têtes et puis on s’est dit : “On y va.” Il m’a suivi au Real.

David Bettoni, ami de longue date et adjoint des années Real.

Et à 30 ans, comment était Zinédine Zidane ?

 

C’est Madrid, le Real, la cerise sur le gâteau. Je viens pour gagner la Ligue des champions et on y arrive ma première saison. C’est beau, à 30 ans, de presque tout gagner.

 

 

 

 

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Source : L’Equipe

 

 

 

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