CAN 2022 : les équipes africaines de football privilégient de plus en plus les sélectionneurs locaux

Quinze des vingt-quatre sélections nationales en lice dans la Coupe d’Afrique des nations sont dirigées par un sélectionneur africain. Un changement significatif.

Le Monde – Les récents limogeages et remplacements des entraîneurs allemand Gernot Rohr et français Hubert Velud et Didier Six, quelques semaines avant la Coupe d’Afrique des nations (CAN) de football, ont confirmé une tendance de ces derniers mois. Plutôt que de faire appel à un étranger, les fédérations de football nigériane, soudanaise et guinéenne ont nommé respectivement le Nigérian Augustine Eguavoen, le Soudanais Burhan Tia et le Guinéen Kaba Diawara.

La présence de ces trois techniciens au Cameroun, où a lieu la 33e édition de la CAN, prouve que les fédérations africaines font davantage confiance à des locaux : quinze des vingt-quatre sélections nationales qualifiées pour le tournoi sont dirigées par un sélectionneur africain. Lors de la précédente édition, en 2019 en Egypte, ce n’était le cas que pour onze des vingt-quatre équipes.

 

Mais la finale avait opposé l’Algérie, dirigée par l’Algérien Djamel Belmadi, au Sénégal, mené par le Sénégalais Aliou Cissé. La victoire de l’Algérie (1-0) avait permis à Djamel Belmadi d’être le premier sélectionneur local à mener son équipe au sommet, depuis le Nigeria de Stephen Keshi en 2013.

« Je pense que cela a eu un certain impact, même si Belmadi est né en France, donc binational, et a passé ses diplômes d’entraîneur en France, ce qui est aussi le cas de Cissé, relève Ali Fergani, ancien international algérien (72 sélections entre 1973-1986) devenu sélectionneur des Fennecs (1995-1996 et 2004-2005). Désormais, des fédérations africaines veulent davantage faire confiance à des locaux pour entraîner les sélections. »

« L‘émergence d’une génération incarnée par Cissé et Belmadi a forcément créé un élan », appuie Michel Dussuyer. Pour l’ex-sélectionneur français du Bénin, également passé sur les bancs de la Guinée et de la Côte d’Ivoire, « il est tout à fait normal que les Africains soient plus nombreux à entraîner sur leur continent, surtout quand ils ont les compétences pour le faire ».

 

« Débat réactif »

 

« Le niveau de formation s’est beaucoup amélioré ces dernières années », poursuit Ali Fergani, qui « salue l’initiative de la CAF [Confédération africaine de football] d’ouvrir des formations aux entraîneurs africains, dont certains ont dirigé de grands clubs avant d’être sélectionneurs ». La CAF a décidé de créer une formation spécifique pour les entraîneurs africains sous l’appellation « licence CAF », afin d’« élever le niveau des techniciens locaux », comme l’avait précisé l’Angolais Raul Chipenda, alors directeur du développement de l’instance.

Ce recours accru à des sélectionneurs originaires du pays concerné peut cependant aussi avoir un caractère « conjoncturel ». Une fédération peut ainsi être tentée de répondre à une certaine pression des supporteurs et de la presse. D’autant plus quand les résultats ne sont pas à la hauteur des attentes, alors que la sélection est dirigée par un étranger.

« Il y a toujours un débat réactif par rapport aux performances d’une sélection. Il faudra donc observer s’il s’agit d’un phénomène durable ou momentané », souligne Michel Dussuyer. « Ce qui compte, c’est la compétence. Si des techniciens africains ont le niveau, il faut leur donner leur chance. Mais mettre un local qui ne l’a pas, uniquement pour faire plaisir à certains, cela n’a pas d’intérêt », affirme, pour sa part, Ferdinand Coly, l’ancien défenseur de l’équipe du Sénégal (28 sélections).

 

« Il faut se rappeler que des sélectionneurs étrangers ont beaucoup fait progresser certaines équipes », insiste-t-il également, citant, dans le cas du Sénégal, « le Français Bruno Metsu, qui [leur] a permis d’atteindre en 2002 la finale de la CAN face au Cameroun [défaite 0-0, 2-3 t.a.b.] et les quarts de finale de la Coupe du monde la même année contre la Turquie [défaite 0-1] ».

Ali Fergani tient le même discours. S’il estime « qu’il y avait peut-être trop de sélectionneurs étrangers en Afrique à un moment », l’ancien milieu de terrain des Fennecs ne veut pas minimiser l’apport de certains d’entre eux : « Ils ont pu amener leur expérience, leur expertise, parce qu’ils ont reçu une formation de qualité, notamment en Europe. Comme beaucoup d’entre eux avaient des adjoints locaux, ces derniers ont pu apprendre. »

 

Métier particulièrement exposé

 

Etre sélectionneur d’une équipe nationale lorsque l’on est originaire du pays peut toutefois impliquer quelques différences de « traitement ». Notamment pour ce qui concerne le salaire. « Un local, c’est souvent moins cher. On ne va pas verser la même chose à un Français qui a un palmarès et des références qu’à un local qui n’a pas le même vécu, précise un agent, sous le couvert de l’anonymat. A compétences plus ou moins égales, quand un étranger va gagner par exemple 20 000 euros, le national va toucher la moitié, et même moins. »

« La nomination d’un Africain peut sans doute être motivée, dans certains cas, par des questions économiques », suppose Ferdinand Coly. Ce sont souvent les gouvernements qui prennent en charge, avec de l’argent public, le salaire de l’entraîneur, puisque de nombreuses fédérations ne disposent pas d’une autonomie financière totale. « A compétences égales, le salaire doit être le même », plaide Michel Dussuyer.

 

Pour un entraîneur du cru, il faut aussi être prêt à « gérer la pression, les critiques, les gens qui tentent de se mêler de votre travail », souligne Ferdinand Coly. C’est vrai dans n’importe quel pays du monde où le football occupe une place importante dans la société. Mais encore plus en Afrique, où le métier de sélectionneur est particulièrement exposé. « Pour un Africain, qui vit dans son pays, c’est plus difficile que pour un étranger qui n’est que de passage. On ne lui fera aucun cadeau sous prétexte qu’il est du coin », poursuit Ferdinand Coly.

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Alexis Billebault

Source : Le Monde

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