Kamel Daoud : « Faut-il restituer les butins culturels ? »

L’écrivain algérien Kamel Daoud met en garde contre la rétrocession de biens culturels à leurs pays d’origine, quand ces derniers ne sont pas en mesure d’en assurer la sauvegarde et l’exposition.

Tribune – Apparemment, on aime agrémenter la diplomatie de noms de chapitres épiques : diplomatie des enterrements, des aides internationales après cataclysmes, des dons d’Etat. Il faudrait y ajouter la diplomatie de la « restitution ». Celle de biens culturels, de crânes de résistants (comme ce fut le cas entre l’Algérie et la France) ou de biens ajoutés, par le droit colonial du plus fort, aux collections dites universelles de l’Occident.

Qu’y tente-t-on ? Deux choses. Pour le pays qui « restitue », il s’agit de faire preuve de justice, d’éthique, de réparer un tort ancien dans cette quête d’innocence absolue que l’Occident, déjà riche et célèbre, tente désormais de s’imposer comme ascèse et utopie intellectuelle. Politiquement, on en sort plus grand, plus digne et, par ricochet, les liens avec le pays-cible s’en trouvent assainis. Il s’agit, en somme, d’un acte de réparation – à l’instar, récemment, du vote de parlementaires français pour la restitution de biens culturels au Sénégal et au Bénin.

 

Une bataille gagnée sur la défaite passée

 

Et pour la partie adverse ? Il s’agit essentiellement d’une bataille gagnée sur la défaite passée. La restitution dope la souveraineté et drape l’Etat local du prestige d’un geste décolonisateur rétrospectif, longtemps après la fin de l’épopée : le butin restitué devient un butin de guerre gagnée. La restitution des crânes de résistants par la France à l’Algérie, après une indigne mise en cartons de ces restes dans un musée parisien, a été l’occasion d’une cérémonie nationale grandiloquente. Mais quid des biens culturels majeurs ? Monuments ? Tableaux ? Œuvres d’art irremplaçables ? Fonds d’archives de grands esprits ? Droits d’auteur ?

Le butin restitué devient un butin de guerre gagnée

Symboliquement, on y gagne encore. C’est d’ailleurs moins la valeur du bien qui est visée que le geste de la restitution en lui-même. Du reste, souvent, dès la noce close, le « butin » est vite oublié dans les rares musées locaux en déperdition. Et c’est là la grande question. Qu’arrive-t-il au trésor lorsqu’il est rendu ? Très fréquemment, l’instabilité politique, le désordre endémique, le manque de savoir-faire technique, l’absence de structures d’accueil et d’exposition, le mettent immédiatement en danger. Il risque, après le recel civilisationnel, les réseaux de contrebande, la dégradation, la perte pure et simple, voire la « mort » réelle. C’est ainsi qu’on peut soutenir la restitution sur le plan moral, tout en s’avouant techniquement sceptique sur les chances de survie de l’objet.

 

Fétiches d’un nationalisme culturel

 

Car initialement, le trésor doit son éternité à une contradiction morale : l’Occident a, par ses musées, le rôle nécessaire mais infâme du receleur universel, et le pays source, celui du propriétaire légitime mais peu soigneux. L’Occident vole, mais préserve, quand le pays d’origine réclame souvent le bien à son détriment non avoué. La collection n’est d’ailleurs jamais qu’une accaparation et la restitution souvent la fin de l’éternité luxueuse pour le bien en question.

L’Occident vole, mais préserve, quand le pays d’origine réclame souvent le bien à son détriment non avoué

C’est un tabou que de le rappeler mais une vérité que nous vivons au « Sud ». La « collection publique », la conservation – vocations occidentales – font face à la restitution – acte politique. On y corrige l’universel selon le droit de propriété enfin respecté, tout en perdant l’accès universel au « bien » rendu. L’acte de restitution rétablit certes une souveraineté, mais les moyens de restaurer le bien s’évaporent. Si on restitue, on peut perdre le « bien » ; si on le garde, notre dignité et nos principes moraux s’en trouvent atteints. Choix difficile. Seuls les politiques y « gagnent ». Pas les futurs visiteurs d’expositions inexistantes, ni les conservateurs de collections, ni les musées locaux – arrière-boutiques des nationalismes de parade.

 

Entre déboulonnages et restitutions, l’Occident en proie à la surculpabilisation s’approche alors dangereusement de la sainteté fantasmée – après avoir pourtant réinventé l’art et sauvé des collections en les volant. Néanmoins, en face, c’est sur l’acte de restitution abstrait, vidé de sens et d’avenir, que se reconstruit la « légitimité » de régimes qui, bien souvent, ont une conception accessoire de la culture, et qui réinvestissent le fétiche rendu par les parades d’un nationalisme culturel exclusif, avant de l’oublier sur des étagères.

L’enjeu le plus urgent, c’est de libérer la créativité avant de réclamer les œuvres perdues

La seule question qui vaille est d’ailleurs presque indécente à formuler : faut-il restituer un bien culturel accaparé il y a des siècles, quand le risque est de le perdre à jamais ? Ou faut-il le préserver alors qu’il s’agit de la preuve matérielle de prédations anciennes ? On peut presque tout restaurer, sauf une œuvre disparue ; et la collection peut excuser l’accaparation si, au risque de l’immoral, on y gagne, pour l’humanité, en biens sauvés. De l’autre « côté », dans le pays-cible de la restitution, l’enjeu véritable, le plus urgent, c’est de libérer la créativité avant de réclamer les œuvres perdues. On le sait tous.

Personnellement, je préfère répondre par « oui » à la seconde question car il n’y a pas d’au-delà, ni de vie après la mort, pour les chefs-d’œuvre.

Source : Le Monde (Le 12 novembre 2020)

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