« Africa Mia » : Bamako-La Havane, allers-retours en musique

Le documentariste et producteur de musique Richard Minier témoigne de sa passion et de la longue obsession à faire revivre un groupe de musique afro-cubaine.

Il faut imaginer un bar d’hôtel, celui de L’Amitié peut-être, qui domine le fleuve Niger. Des glaçons teintent dans des verres… Une conversation. C’est en fêtant le passage à l’an 2000 à Bamako (Mali) que Richard Minier, producteur de musique et documentariste, a fait un bond de près de quarante ans en arrière. Ce soir-là, il entend parler pour la première fois du groupe de musique afro-cubaine Las Maravillas de Mali et de leur histoire où s’entremêlent solidement géopolitique du tiers-monde, ethnographie musicale et rythmique entêtante dont témoigne leur seul tube, Rendez-vous chez Fatimata.

Une obsession s’empare alors de Richard Minier : raconter l’histoire de ces musiciens restés presque inconnus ailleurs qu’au Mali et à Cuba, à l’exception du flûtiste Boncana Maïga, les filmer, les réunir, les faire enregistrer de nouveaux titres. Il ne sait pas alors que dix-huit ans de sa vie vont se consumer dans cette idée fixe. Africa Mia est aussi, au-delà de la destinée individuelle de chacun des musiciens, le témoignage de l’obstination et de la passion africaine de celui qui se veut leur archiviste et leur passeur. Un projet de si longue haleine que le documentariste, de crainte d’y perdre pied, a préféré se faire assister, à partir de 2015, du réalisateur Edouard Salier.

« Une mission nationale »

1964, à Cuba, Fidel Castro, au pouvoir depuis 1959, cherche à sortir de son isolement imposé par les Etats-Unis en nouant des liens diplomatiques et politiques avec des pays du tiers-monde hostiles à l’Amérique. A la même époque à Bamako, Modibo Keïta dirige le pays depuis son indépendance, en 1960, après sept décennies de colonisation française. Son objectif : recréer une identité malienne débarrassée de l’influence coloniale en encourageant, entre autres, de jeunes musiciens à créer un répertoire original.

 

Lire aussi en 2018 : Las Maravillas de Mali ressuscité

 

Et c’est ainsi qu’une dizaine d’entre eux sont invités en résidence à Cuba pour parfaire leur art au conservatoire national de La Havane. « C’était une mission nationale », se souvient l’un d’eux. Une nuit à l’hôtel Habana Riviera, Fidel Castro vient les voir en personne accompagné de Che Guevara, qui, parlant français, fait l’interprète. L’année suivante, Las Maravillas de Mali est monté. S’en sont suivies des années de succès, de nuits folles, de jeunesse, d’allers-retours entre Afrique et Antilles.

1968, Bamako. Un coup d’Etat chasse Keïta du pouvoir. Nouvelle donne. Fini la solidarité tiers-mondiste. Les Maravillas sont priés de rentrer au pays après l’enregistrement de leur seul 33-tours dans le mythique studio Egrem de La Havane. Certains laissent une femme et des enfants à Cuba, d’autres ramènent leur famille à Bamako. La fête est finie. Boncana Maïga cherche à convaincre ses amis de poursuivre l’aventure en Côte d’Ivoire. Les autres rechignent. Le groupe est dissous.

Une nuit, à l’hôtel Habana Riviera à Cuba, Fidel Castro vient les voir en personne accompagné de Che Guevara, qui, parlant français, fait l’interprète

Restait à le reformer. Fastoche, pensait Minier. C’était sans compter sur le temps qui décime les survivants. Ils sont quatre, puis trois, puis un seul. Le récit – qui aurait sans doute gagné à être chapitré, de manière à mieux différencier les époques de son élaboration – prend alors des allures de course contre la montre, voire contre la mort.

Seul, Boncana Maïga refera, comme un fantôme revenant sur les traces de sa jeunesse, le voyage à La Havane. Ici il retrouvera une fille, là une compagne de ses amis. Ailleurs des musiciens cubains qui se souviennent encore des Maravillas. Embrassades, larmes. Le survivant dirige une formation 100 % cubaine pour entonner une nouvelle fois Rendez-vous chez Fatimata. Au nom de tous les autres.

Documentaire français de Richard Minier et Edouard Salier (1 h 18). www.new-story.eu/films/africa-mia

 

 

Philippe Ridet

 

 

 

Source : Le Monde (Le 16 septembre 2020)

 

 

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