De l’aspiration, à la lucidité : l’extinction d’un moratoire

Note d’évaluation d’une année de mandat présidentiel en Mauritanie

En politique, la promesse tient de la dette. Le 7 juin 2019, à la faveur d’une déclaration, sous la signature « la Mauritanie avant tout », nous soutenions la candidature de Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, à la direction du pays ; quelques jours plus tard, dès l’annonce de son élection, d’ailleurs contestée par une partie de l’opinion, nous exprimions notre accord au projet d’une refondation globale de l’Etat, sur des bases d’égalité d’abord, ensuite d’intégrité et de mérite ; mieux insuffler, à la société, l’achat de la paix par l’équité, inspirait notre déclaration du 1er juillet 2019, qui s’intitulait, fort à propos, « Monsieur le Président, votre victoire vous oblige ». Nous accordions, alors, au nouveau pouvoir, le délai d’un an de trêve, d’encouragement et d’observation, afin de restaurer l’espoir et de jeter les jalons de la réforme. Le moratoire ayant pris fin, arrive l’opportunité de tirer la leçon de la course aux voix et d’affiner la perspective de sa mise à l’épreuve du réel :

  1. Des acquis et de leur vulnérabilité
  2. 1. La principale réalisation du début de quinquennat réside dans la création et l’achèvement de la Commission d’enquête parlementaire (Cep), du 31 janvier au 26 juillet 2020 ; à ce jour, il n’existe d’équivalent, sur le Continent, à l’exception majeure de l’Afrique du sud. Malgré l’inexpérience de la plupart des législateurs, la pandémie du coronavirus et l’absence de précédent en Mauritanie, l’instance a effectué un travail de facture exceptionnelle, sans faillir à la formulation des constats ; le résultat de l’investigation n’élude les responsabilités et ne dissimule la quasi-hérédité de la prédation. La qualité de l’ouvrage ne permet plus l’esquive, encore moins l’abstention. Certes, la lecture de l’intégralité du texte et de ses annexes ne donne qu’un aperçu partiel du défi à relever ; des facteurs déterminants du désordre, tels la mise en place de l’état-civil biométrique, de 2011 à 2016, la disparition du domaine foncier de l’Etat, l’attribution du statut de diplomate aux consuls honoraires et à leurs familles et l’usage de faux diplômes, viennent rappeler l’envergure et l’enracinement de la culture de la fraude ; or, le patient prétend se soigner sans lire ni écouter le diagnostic de sa pathologie. Le document, suffisamment accusateur et de stipulations précises, interdit la moindre tentative de le détourner, minorer ou ignorer, sous peine de subir les griefs de recel du crime. Pire, l’entité Mauritanie ne survivrait à une énième occultation de l’unité nationale, à force d’impunité et de privilèges indus durant trois décennies de brutalité et de pillage, atteint le paroxysme de son effritement, au point de ne plus représenter qu’un vernis flétri.
  3. 2. Quelques réactions occasionnelles, à des dysfonctionnements de l’administration et de l’appareil de justice laissent entrevoir une meilleure sensibilité au scandale ; au cours de l’année qui s’écoule, des mesures ont été prises – à titre anecdotique – quand il fallait évincer un responsable fautif, corriger un déficit de gestion, rétablir un droit individuel contre l’arbitraire. L’Exécutif, à divers échelons, cultive l’aptitude décomplexée à considérer les opposants et entendre la divergence, ce mode de régulation enrayé lors de la décennie du Président Mohamed Ould Abdel Aziz. Toutefois, en comparaison de l’immunité dont jouissent les employés de l’Etat et de la statistique des abus allégués, la proportion de la réparation reste très en deçà des attentes. Les nominations en conseil de ministres et autres promotions de rang élevé témoignent de la monomanie du recyclage. Dès après l’alternance de juin 2019, les rotations périodiques de tribus et de clans lignagers, continuaient à consacrer l’exercice exclusif de l’autorité et la jouissance des avantages qu’elle implique. Tout se passe comme si la Mauritanie ne disposait d’aucune élite de rechange au statuquo. L’élevage extensif de fonctionnaires prévaricateurs se poursuit, dans le giron de l’armée, gardienne et protectrice discrète des complaisances et de la permissivité, grâce à quoi se reproduit le système solidaire de la médiocratie. Des personnalités bénéficiaires de l’enrichissement privé au titre de la fonction et des officiers devant répondre de tortures, de déportations et de tuerie à visée ethnocidaire y gardent des positions d’influence. A ce sujet spécifique, le bilan de la première année du Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani conclut à l’échec, même si le noyau de l’arbitrage autour de lui, à l’inverse de son prédécesseur, n’oppose de résistance idéologique au changement. Seulement voilà, la disponibilité théorique à reconnaitre les torts, administrer le détail, réparer le préjudice, réhabiliter la compétence et rehausser la probité au-dessus de l’échelle des valeurs du personnel dirigeant, se heurte à l’obstacle des lacunes et de l’incurie non assumées. La paresse, le fatalisme et la sidération face à la rançon d’un revirement décisif des mécanismes de délibération et de décision reconduisent le réflexe des bricolages de court terme. Ici aussi, la page n’a pas été tournée, tant elle porte la surcharge consécutive aux habitudes de l’évitement, voire de l’arrangement ponctuel. La peur de déranger les équilibres sur lesquels repose la stabilité quotidienne de la domination empêche l’action et diffère le rendez-vous, pourtant inévitable, de la rupture. Davantage le retard est cumulé, moins le sacrifice fera l’économie de la discorde et de la violence.
  4. Du lendemain et de sa dictée
  5. Contrairement à une idée reçue, la Mauritanie dispose de peu de ressources naturelles et la plupart ne se régénèrent ; de là, procède l’urgence de réinventer un modèle de développement alternatif à la consommation de masse ; une poussée sociale en plein désert requiert la mobilisation des ressources de l’imagination, de l’anticipation et du savoir. L’enjeu de l’éducation rappelle la pertinence de miser sur la formation de la jeunesse, en vue d’obtenir l’émergence d’un modèle compétitif, à l’abri des pièges du monolinguisme lequel, désormais, abandonne l’école publique aux enfants des pauvres. Les justifications des choix à l’origine de l’erreur ont coûté cher à la Mauritanie, détruit son unité et démontré la preuve de leur faillite sanglante dans le monde arabe où des générations entières d’élèves et d’étudiants ont dû endurer le triple dilemme du chômage, de l’extrémisme religieux et de l’exil. Le temps est venu de réapprendre le monde alentour, dépassionner le rapport à la mémoire, aux langues nationales et étrangères et de cesser le bricolage de l’histoire pour régler des troubles de psychanalyse ou se faire plaisir. La modernisation des curricula contribuera à ressusciter la tension à l’excellence et restituera le goût de la vérité. L’enseignement éclectique et ouvert sur les progrès de l’Humanité, la philosophie, les métiers manuels, les arts et la technologie consolide le contrat social grâce à l’émulation ; aussi, constitue-t-il un fondement de la stabilité et un ferment de civisme ; ailleurs, qu’importent la contrée et les repères moraux, la mixité, creuset de l’apprentissage en groupe, favorise l’assurance et la fierté d’appartenir à une communauté qui protège, reconnait et récompense, suivant la rationalité du mérite. En ce sens, la rénovation attendue de l’éducation relève d’une prévention de l’insécurité, autant que l’acquisition d’un arsenal, la veille aux frontières ou l’instruction militaire.
  6. Il résulte, de la loyauté revendiquée à la cité de l’« honneur-fraternité-justice », l’obligation de réorganiser les unités de police, de l’administration territoriale et l’univers de la magistrature aux fins de mieux garantir le respect de la dignité de la personne, la sacralité de sa vie, l’inviolabilité du corps et la parité des sexes. Il convient de rompre d’avec le discours du déni, à propos du racisme et de l’esclavage, les deux lignes de clivage où les hésitations, le mensonge et la posture défensive ont fini par compromettre, aux yeux d’une majorité de la population, le sentiment de l’égalité devant la loi. L’abrogation de l’amnistie scélérate de 1993, l’interdiction du service de l’Etat aux auteurs présumés de torture dans les commissariats et lieux de détention clandestins, le renforcement des attributions de la Commission nationale des droits de l’Homme (Cndh) et de l’inspection générale de la justice compléteront l’effort d’application des standards de transparence sans quoi l’investissement et la création de richesses tournent, trop souvent, à l’avantage des réseaux clientélistes. Sans préjuger des suites au rapport de la Cep et de l’éventualité d’enquêtes d’appoint, il nous semble raisonnable et d’ambition modeste, d’escompter l’éradication des pratiques de contournement des normes et de falsification de documents officiels ; il y a lieu de saluer, ici, le concours des lanceurs d’alerte et de déplorer l’inefficience de tribunaux poussifs, encore sous l’emprise de caciques dont l’anachronisme concurrence la vénalité.
  7. Du manque à combler
  8. De facto, la crise multidimensionnelle de la Mauritanie enjoint, au gouvernement, d’oser les choix à la mesure des risques de banqueroute et de déconfiture ; il s’agit de se résoudre à déclencher le cycle vertueux de la gouvernance, avec le dessein de matérialiser le bien-être de ses concitoyens ; parmi les injonctions de l’instant, nous réitérons les demandes de ratification du Statut de Rome portant création de la Cour pénale internationale (Cpi) et de la saisine de la Cour africaine d’Arusha, par des associations et des personnes physiques ; nous réclamons l’adoption des protocoles facultatifs au Pacte international des droits civils et politiques », y compris la compétence des juridictions d’Etats tiers, le recours d’un individu hors de son pays, l’abolition de la peine de mort et des mutilations. L’orientation nouvelle comporte, également, la réadmission entière, au sein de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’ouest (Cedeao) que nous contestons, depuis le retrait, de la Mauritanie, en 2000. Du retour à notre environnement, découlera, à l’intérieur, la révision de textes aujourd’hui tabous, comme l’article 306 du code pénal qui viole la totalité de nos engagements extérieurs en matière de libertés et de résolution pacifique des conflits. En peu d’années, notamment à cause du monolinguisme, le pays a basculé dans la terreur confessionnelle ; les conditions d’une conquête jihadiste de l’Etat paraissent, à présent, en voie d’accomplissement, faute d’une riposte civile à la rhétorique de haine. Par déterminisme mental de certains segments du pouvoir, négligence ou méconnaissance de la géopolitique, notre diplomatie, nos écoles et services de sécurité laissent agir le venin du fanatisme. Les alliés extérieurs, bien au fait de la menace, la sous-estiment, en dépit de la dynamique de ruine au Sahel, notre champ de profondeur stratégique.
  9. Des prescriptions du moment

Au terme de la présente synthèse des motifs de satisfaction, de déception et d’optimisme, nous animateurs de la « Mauritanie avant tout » :

  1. Félicitons les députés membres de la Cep et les incitons à étendre leur travail remarquable, à d’autres aspects du contrôle de gestion, en particulier la santé, l’attribution du sol selon la préséance aux autochtones, la sauvegarde des écosystèmes, les douanes, la pêche, les concessions sur les plateformes portuaires et l’adjudication des marchés publics.
  2. Recommandons, néanmoins, au Président de la république, de provoquer le renouvellement de la législature, afin de susciter une majorité d’alternance, représentative de la pluralité des identités et des projets. L’objectif suppose le préalable d’une reconnaissance des associations et partis, respectueux de l’unicité de l’Etat et du territoire et du principe de la régulation non-violente des contradictions ; lorsque les buts, règles de fonctionnement et composition ne dérogent au droit commun, rien n’autorise qu’ils en fussent discriminés, surtout s’ils exigent la levée d’une injustice structurelle. Il y a lieu, avant la convocation du collège électoral, de veiller à la stricte concordance du siège de député, à la densité d’habitants. Jusqu’ici, le découpage en vigueur, des circonscriptions – parlementaire et de municipalité – fausse le verdict des urnes et prolonge l’artifice d’une arithmétique, à rebours de la démographie et de la logique. Ces conditions d’impartialité réunies, le suffrage universel de la Mauritanie produirait, définitivement, envers les envies et facultés de régression, un rapport de forces aux antipodes de la configuration actuelle.
  3. Pendant une période supplémentaire de 12 mois et sous réserve d’une évaluation, a posteriori, des arguments exposés plus haut, redisons, au Président de la République, nos marques de soutien impatient et l’assurons de notre disponibilité à accélérer, exacerber et conférer le sceau de l’irréversible, à l’indemnisation de la Mauritanie outragée ; si tel demeure le sens de son accession à la présidence de la République, les compatriotes attendent, de lui et de ses collaborateurs, la fin du régime des indulgences, de l’ambiguïté et de l’amabilité laxiste, en guise de compromis. Ainsi, doué d’audace féconde, investirait-il l’avenir, sur les traces de pionniers illustres. A rebours de la commémoration folklorique de l’événement, le 1er août, à l’initiative des applaudisseurs de circonstance, nous espérons le commencement du travail sérieux et en acceptons le fardeau.

 

Nouakchott, le 3 août 2020

La Mauritanie avant tout

MAT

 

 

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