La bibliothèque, refuge des personnes en situation de précarité

Bien loin de se limiter aux prêts de documents, ces lieux ont su adapter leurs services aux besoins des SDF, des réfugié·es ne parlant pas français ou aux individus à très faibles revenus.

Son bonnet noir enfoncé jusqu’aux sourcils, un homme s’approche de l’accueil où sont assises deux bibliothécaires. Il parle fort, au point qu’une partie de l’assemblée présente, sagement attelée à sa lecture, lève la tête afin d’observer la scène. Il explique qu’il est sans abri et n’arrive pas à utiliser son téléphone. Une bibliothécaire lui vient en aide et l’accompagne jusqu’à sa place, proche d’une prise électrique au fond de la salle.

Ce genre de requête est habituelle dans de nombreuses bibliothèques en France. Dans celle de Rennes Métropole, située dans le bâtiment culturel des Champs Libres, en plein cœur de la ville, deux espaces distincts donnant chacun sur un grand hall accueillent le public: la bibliothèque «classique», sur six niveaux, et l’espace de Vie du Citoyen. Dans cette salle avec mezzanine, des dizaines de titres de presse sont disponibles ainsi que des ordinateurs en libre accès.

Angélique y travaille depuis six ans. Assise sur l’un des nombreux fauteuils à l’étage, elle raconte d’une voix calme: «Ce lieu est très identifié par les personnes sans domicile fixe ou en parcours migratoire. Des structures qui les accompagnent leur indiquent qu’ici, il est possible de se connecter à internet ou de recharger son téléphone. Nous voulons également que les gens puissent se retrouver à la bibliothèque: cela passe par l’aménagement de l’espace et du mobilier.» Elle s’interrompt, jette un regard afin de s’assurer que personne ne la demande à son bureau et reprend: «Nous essayons d’envoyer un message qui est: “Vous êtes ici chez vous.” Au fil du temps, une communauté d’habitués s’est créée.»

Au-delà de ces rencontres physiques, les bibliothèques permettent également de garder un lien avec des proches vivant parfois sur un autre continent. Ainsi, nombre de personnes utilisent Facebook ou Skype. Pour d’autres, c’est l’occasion de rester actif dans la sphère professionnelle à travers la consultation de sa boîte mail.

Un métier qui s’est transformé

 

Dans le coin de la pièce, installé sur des fauteuils près de la fenêtre, un groupe de cinq hommes discutent. Ils ne parlent ni français ni anglais. Haily, assis à côté, essaye tant bien que mal de traduire: «C’est un groupe d’amis, tous sont réfugiés. Ils viennent ici presque tous les jours. Certains font des siestes ou discutent. Je les croise parfois, lorsque je viens aux ateliers pour apprendre le français ou pour lire.»

Car, outre sa fonction de refuge dans lequel rester au chaud et rencontrer du monde, la bibliothèque des Champs Libres propose, comme ailleurs dans l’Hexagone, des ateliers gratuits afin d’apprendre le français ou tout un panel de langues étrangères. Des associations et leurs bénévoles y interviennent, ainsi que des bibliothécaires.

Éric Pichard, responsable du département des publics à la bibliothèque des Champs Libres, détaille l’évolution de ce lieu et des nombreux services proposés: «Pour les élus qui ont pensé ce projet, le rôle d’une bibliothèque est également de permettre à la population de maîtriser sa citoyenneté et d’améliorer son pouvoir d’agir. L’endroit a ouvert en 2006, il s’agissait d’abord de proposer un accès à l’information, avec des journaux et des magazines, mais également à internet. Ces dernières années, la dématérialisation du montage des dossiers administratif a touché les gens de plein fouet et il faut désormais surmonter la fracture numérique. À chaque nouvelle phase de dématérialisation d’un service, nous nous sommes retrouvés à devoir accompagner des usagers sur ces démarches. Il y a eu la CAF, Pôle Emploi, l’inscription à la cantine, dans les écoles primaires et même ce qui concerne la carte grise.»

«Ici, tout le monde prend son temps pour t’expliquer. À Pôle Emploi, il y a toujours quinze personnes avant toi dans la file d’attente.»

Jérôme, chômeur et usager de la bibliothèque des Champs Libres

 

Ce besoin d’aide croissant de la part de certain·es usagèr·es a fait évoluer le métier de bibliothécaire. Jean-Marc occupe ce poste depuis trois ans aux Champs Libres. Avec un débit rapide et un ton passionné, il confie: «Ce nouveau rôle peut choquer les anciens bibliothécaires. Moi, j’ai fait une reconversion professionnelle et je suis très porté sur les relations humaines, le fait qu’il n’y ait pas de relation marchande. Ce côté don de soi, c’est ce qui m’intéresse ici. Mais ce n’est pas une évidence pour des collègues qui ont été formés afin de conseiller des lectures. Certains ne veulent pas venir travailler dans cet espace où des gens peuvent manger, boire et parler sans chuchoter. Tout le monde n’est pas préparé à cela. Car il s’agit d’affronter la misère, l’injustice. Ici, on voit la pauvreté des gens, avec certaines personnes qui transportent toute leur vie dans un sac à dos.»

Cette fonction de conseil et d’aide pour des démarches administratives est très appréciée par certains usagers qui préfèrent venir à la bibliothèque que dans les services sociaux concernés. Jérôme* est au chômage depuis «plusieurs années», il a pris l’habitude de venir plusieurs fois par mois à la bibliothèque. «En général, je me contente de regarder des vidéos sur internet. Mais quand j’ai un souci avec Pôle Emploi, la CAF ou n’importe quoi sur l’ordinateur, j’en profite pour poser une question. Ici, tout le monde est bienveillant et prend son temps pour t’expliquer. À Pôle Emploi, il y a toujours quinze personnes avant toi dans la file d’attente.»

La bibliothèque, service social

 

Le cas de Jérôme n’est pas isolé. Mais les usagèr·es ne justifient pas uniquement le recours à la bibliothèque plutôt qu’au service social concerné par une potentielle perte de temps. Serge Paugam, sociologue, directeur d’études à l’EHESS et directeur de recherche au CNRS, a co-écrit l’ouvrage Des pauvres à la bibliothèque. Enquête au Centre Pompidou aux Presses Universitaires de France, en 2013. Il analyse: «Les bibliothèques ne sont pas des services sociaux et pourtant elles rendent des services que l’on pourrait qualifier de sociaux. La différence est que les personnes pauvres peuvent s’y sentir plus libres alors que tout leur rappelle leur condition d’assistés quand ils sollicitent l’aide d’un professionnel du social. Ils peuvent échapper dans certains cas, au moins temporairement, à la stigmatisation qu’implique presque inévitablement le contrôle exercé sur leur vie privée dans les institutions d’action sociale.»

D’autant que, pour les bibliothécaires rencontré·es, il n’est pas question de prendre la place des assistants sociaux. Ainsi, Myriam, aux Champs Libres depuis l’ouverture, raconte que «certaines personnes voudraient que l’on remplisse des dossiers ou réalise des démarches à leur place, ce qui signifie accéder à des informations personnelles. Je ne le fais pas car il suffit d’une erreur de ma part en remplissant quelque chose et les conséquences pourraient être très graves».

«Le constat est simple: les gens viennent chez nous et ne vont plus dans les services sociaux.»

Éric Pichard, responsable du département des publics à la bibliothèque des Champs Libres

 

Si elle adore l’aspect social de son travail, elle concède qu’il est parfois difficile de se positionner par rapport aux usagèr·es. «Beaucoup de personnes ont besoin de se confier. Je les écoute mais je dois garder ce relationnel du professionnel à l’usager. Ce qui n’est pas simple d’autant que je suis une véritable éponge», sourit-elle derrière ses montures noires.

S’il n’est pas question de remplacer les services sociaux, un dialogue est à l’œuvre avec ces derniers. Cela a abouti, en 2017 à la bibliothèque des Champs Libres, à l’installation d’une Cabine info sociale. Celle-ci est reliée à une ligne téléphonique avec au bout du fil des professionnel·les pour répondre à toute question relative à des démarches. «Même si c’est un premier pas, c’est encore balbutiant, estime Éric Pichard. Dans les années à venir, nous voulons trouver une solution pour assurer la permanence des compétences propres aux services sociaux dans nos espaces. Le constat est simple: les gens viennent chez nous et ne vont plus dans les services sociaux. Alors, pourquoi ne pourrait-on pas accueillir ces services chez nous?»

Benjamin Monnet

* Le prénom a été changé.

Source : Slate

 

 

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