« Le joueur africain est déjà entré dans l’histoire du football européen »

Si de nombreux Africains brillent dans les clubs d’Europe, il reste des combats à mener, sur le terrain mais aussi au sein des instances dirigeantes où la diversité n’est pas la règle, déplorent, dans une tribune au « Monde », le président et le capitaine de l’Olympique de Marseille.

Tribune. Le décès de George Floyd a provoqué une vague d’indignation dont l’ampleur dépasse de loin les Etats-Unis. Cette vague bouleverse l’Europe et la France, qui ont aussi leurs problèmes en matière de racisme et peinent à assurer aux minorités une juste représentativité dans les cercles du pouvoir, alors que les Etats-Unis ont déjà élu le premier président noir de leur histoire.

« Notre sport est plutôt précurseur, même si le combat contre le racisme n’a jamais été un long fleuve tranquille »

Capitaine et président de l’Olympique de Marseille, c’est le football, dans sa diversité, qui nous a réunis. L’OM, avec son histoire magnifique et la ferveur de ses supporters, tient une place particulière dans le cœur de millions de Français. Pourquoi ? Parce que notre club est un symbole vivant de la diversité, du multiculturalisme, et, au fond, de l’antiracisme.

On dit souvent que le football est le reflet de la société. Sur le sujet de la lutte contre les discriminations, notre sport est plutôt précurseur, même si le combat contre le racisme n’a jamais été un long fleuve tranquille. Notre stade, l’Orange Vélodrome, est aujourd’hui un temple où toutes les catégories sociales, les religions et les couleurs de peau se mélangent, mais nous n’oublions rien de son histoire. Basile Boli [défenseur à l’OM de 1990 à 1994] nous a expliqué que ses débuts n’avaient pas été faciles. Et Joseph Antoine Bell [gardien de but à l’OM entre 1985 et 1988] avait en son temps été la victime de gestes indignes.

 

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Ne baissons donc jamais la garde et reconnaissons une réalité qu’il est primordial de rappeler aujourd’hui haut et fort : la chance du football européen, c’est que le footballeur africain est déjà entré dans son histoire.

Larbi Ben Barek, « la Perle noire »

 

Si la plupart des clubs actuels accueillent aujourd’hui des footballeurs originaires de plusieurs continents, ce ne fut pas toujours le cas, et cela fait bien longtemps que les joueurs non européens, notamment africains, subissent le racisme. En 1938, l’Olympique de Marseille recrutait le Marocain Larbi Ben Barek, un talent hors norme. Pelé lui-même déclarait à son sujet : « Si je suis le roi du football, alors Ben Barek en est le dieu ». Lors de son premier match avec l’équipe de France, dans l’Italie fasciste de l’entre-deux-guerres, il fut victime de saillies racistes. Ben Barek répondit en chantant La Marseillaise à gorge déployée, et c’est sur le terrain qu’il finira de retourner l’opinion, jusqu’à devenir « la Perle noire », traçant ainsi le sillon de la réussite pour nombre de footballeurs africains. Malgré ses succès, il ne parviendra cependant jamais à éloigner définitivement le spectre du racisme ordinaire et finira sa vie dans la plus grande indifférence, alors même qu’il détient encore le record de la plus longue carrière en équipe de France (1938-1954).

Une reconnaissance longue et sinueuse

 

La trajectoire de Ben Barek était annonciatrice de ce destin commun à beaucoup de joueurs africains : une reconnaissance souvent longue et sinueuse. Des premières vagues de footballeurs nord-africains, dans les années 1930, à l’arrêt Bosman en 1995 [qui permet de libérer les joueurs arrivés au terme de leur contrat et autorise la libre circulation des joueurs en Europe], en passant par l’arrivée de joueurs d’Afrique subsaharienne à partir des années 1960, l’importance des joueurs africains dans le football européen n’a cessé de croître. Cette année, pour la première fois, deux joueurs africains figuraient dans les cinq premières places du classement du Ballon d’or (les champions d’Europe Sadio Mané et Mohamed Salah), ce qui semble offrir une représentation plus fidèle de la place qui est la leur au plus haut niveau mondial. Il était temps.

« A quoi ressemblerait la Ligue 1 aujourd’hui sans ses joueurs africains ? A pas grand-chose, à vrai dire »

En France, de nombreux joueurs africains ont profondément marqué l’histoire de leurs clubs avant de devenir des stars internationales (Keita, Milla, Essien, Drogba…). Il suffit de regarder le palmarès de l’OM pour mesurer l’empreinte qu’ils y ont laissée : le club remporte la Ligue des champions en 1993 grâce à un but du Franco-Ivoirien Basile Boli sur un corner d’Abedi Pelé, originaire du Ghana ; il est conduit en finale de la Coupe de l’UEFA, en 2004, par un certain Didier Drogba, et il est sacré champion de France en 2009-2010 avec pas moins de six joueurs africains dans ses rangs (Diawara, Niang, Taiwo, Mbia, Kaboré et Ayew).

A quoi ressemblerait la Ligue 1 aujourd’hui sans ses joueurs africains ? A pas grand-chose à vrai dire.

Pape Diouf, l’« anomalie »

 

Il reste pourtant des combats à mener. Comment expliquer que le joueur africain se soit rendu indispensable au football européen alors que le dirigeant africain ou d’origine africaine ne parvienne toujours pas à briser le plafond de verre et occuper une place autour de tables encore quasi exclusivement composées de mâles blancs dominants ? En Ligue 1, seulement deux des 25 membres du conseil d’administration sont issus de la diversité, même si tous montrent un réel esprit d’ouverture et de tolérance que personne ne peut nier.

Dans ce domaine-là encore, Marseille a montré la voie. C’est un dirigeant, Pape Diouf [mort le 31 mars, à l’âge de 68 ans], qui a marqué l’histoire de l’OM. En 2008, il regrettait, dans une interview au magazine Jeune Afrique : « Je suis le seul président noir d’un club en Europe. C’est un constat pénible, à l’image de la société européenne et, surtout, française, qui exclut les minorités ethniques. » La situation a-t-elle changé douze ans plus tard ? Pape Diouf restera à jamais le premier président noir d’un club de Ligue 1, mais il se définissait lui-même [dans un entretien au « Monde »] comme une « anomalie ». Le prochain combat est là : faire de la mixité et de la tolérance au plus haut niveau la norme, pas l’exception. Encore moins une anomalie.

 

Jacques-Henri Eyraud est président de l’Olympique de Marseille ; Steve Mandanda est gardien et capitaine de l’Olympique de Marseille.

 

 

Source : Le Monde

 

 

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