Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou : «L’enjeu racial n’a jamais été réglé aux Etats-Unis»

Des manifestations, parfois violentes, dans une trentaine de villes américaines. Le couvre-feu décrété et la garde nationale déployée à Minneapolis, épicentre de la colère suscitée par la mort de George Floyd, un Afro-américain de 46 ans, lors de son interpellation par la police lundi. Ces images, qui rappellent celles de précédentes émeutes raciales, confèrent à l’événement un caractère presque fataliste: l’Amérique serait condamnée à traverser de tels soubresauts. C’est contre cette perception que s’insurge Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale au Graduate Institute (IHEID) et spécialiste de la question du racisme dans les relations internationales. A ses yeux, notre sentiment de déjà-vu ne nous dispense pas de comprendre les injustices systémiques à l’œuvre.

Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou, professeur d’histoire internationale au Graduate Institute (IHEID) à Genève DR

 

Le Temps: Ces émeutes sont souvent vues comme un problème que les Etats-Unis affrontent de façon cyclique. Vous y décelez une dimension plus large. Laquelle?

Mohamed Mahmoud Ould Mohamedou: Une lecture uniquement nationale de ce qui se passe en ce moment aux Etats-Unis serait une erreur analytique et historique à deux titres. D’abord, cela relève du même type de discrimination que peut connaître n’importe quel pays. Beaucoup d’intellectuels européens se sont positionnés, à juste titre, contre la discrimination dans des contrées lointaines, en Asie, en Afrique ou au Moyen-Orient. Ces mouvements, issus de la société civile, ont souvent été constructifs. Nous devons porter le même regard sur les êtres humains aujourd’hui concernés par les discriminations aux Etats-Unis. Laisser cela à l’histoire américaine reviendrait à laisser l’antisémitisme à l’histoire européenne. Ce sont des questions universelles qu’il faut prendre au sérieux et qui nécessitent que l’on s’engage dans une solidarité éthique, sous peine d’entrer dans une forme de rationalisation culturaliste menant au fatalisme, voire à une forme de couardise intellectuelle.

La seconde erreur consiste à voir les discriminations aux États-Unis simplement comme le reliquat de la ségrégation. Or l’enjeu racial n’a en réalité jamais été réglé dans ce pays, et la communauté internationale est tombée dans une fatigue face à ce problème, à l’image de la question palestinienne. Nous devons commencer par admettre que, six décennies après le grand mouvement en faveur des droits civiques, nous faisons face à un constat d’échec qui devrait interpeller mondialement.

Donald Trump n’a certainement pas créé le problème, il ne fait qu’en tirer profit avec son idéologie raciste

Les émeutes de Ferguson en 2014 se sont pourtant déroulées sous la présidence de Barack Obama, le premier président métis de l’histoire américaine.

Oui, Donald Trump n’a certainement pas créé le problème, il ne fait qu’en tirer profit avec son idéologie raciste. Il y a en réalité une dimension systémique. On se souvient des émeutes de Ferguson en 2014, mais il faut rappeler celles de Los Angeles en 1992, ou d’autres dans les années 1960. Au niveau international, l’erreur consiste à estimer que la discrimination aux Etats-Unis est une question du passé, que la société américaine est devenue post-raciale. Mais si vous tourniez les images de Minneapolis en noir et blanc, vous retrouveriez celles prises à Watts en 1965 ou à Detroit en 1967. Cette continuité pointe du doigt une contradiction fondamentale pour une société démocratique prônant le «melting pot» sans respecter les fondements de son propre contrat social.

Dans les années 1960-1970, le mouvement pour les droits civiques aux Etats-Unis trouvait un écho à l’étranger. Pourquoi n’est-ce pas le cas aujourd’hui?

L’époque des grandes marches contre le racisme et des mobilisations transcendant les frontières a disparu. Il y a à peine trente ans, on célébrait l’œuvre de Nelson Mandela. Aujourd’hui, la question du racisme a disparu des relations internationales. C’est une injustice historique et une erreur éthique. Nous ne pouvons pas nous prévaloir d’idéaux de partage, de paix et de solidarité – j’emploie ces termes volontairement de manière naïve –, nous présenter comme les défenseurs des droits humains à travers la Genève internationale ou l’Union européenne tout en considérant que les discriminations aux Etats-Unis relèvent de la fatalité. D’ailleurs, l’Europe compte elle aussi son lot de racisme, qu’il s’agisse de la normalisation de l’islamophobie en France, du retour des mouvements néonazis en Allemagne ou de l’antisémitisme sur l’ensemble du continent.

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D’autres questions mobilisent pourtant les jeunes. Pourquoi?

Cette nouvelle génération a fait preuve d’une mobilisation extraordinaire, qu’il s’agisse des printemps arabes ou du mouvement pour le climat. Mais le racisme et la discrimination – qui touchent pourtant beaucoup de jeunes – ne trouvent pas le même écho. Notre époque incite peut-être à s’intéresser avant tout à l’impact d’un problème sur notre propre vécu individuel. A l’évidence, l’environnement est un thème qui, à ce titre, touche plus de jeunes. Mais cela induit une invisibilisation de la discrimination qui étonne les personnes victimes de racisme. A cela s’ajoute une absence de la thématique au sein des médias et du monde académique. De fait, la nouvelle génération, comme la société contemporaine dans son ensemble, est peu éduquée quant à la persistance historique du problème.

Les émeutes actuelles se déroulent en pleine pandémie. Ce contexte ne discrédite-t-il pas les manifestants, même pacifiques, aux yeux de beaucoup d’Américains ?

C’est un risque, car l’heure est au retour en force de l’Etat dans son versant policier, voire autoritaire. Cela augmente la probabilité qu’on ne lise ces événements que comme une menace à la santé et la sécurité publiques. Pourtant, nous avons assisté à un meurtre en bonne et due forme à Minneapolis, et notre impression de déjà-vu ne nous dédouane pas de comprendre quelles injustices systémiques ont permis cet acte.

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Marc Allgöwer

Source : Le Temps (Suisse)

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