La douloureuse histoire des épidémies en Arabie saoudite

Pour l’Arabie saoudite, la crise du Covid-19 n’est qu’un des épisodes d’une longue série de virus qui ont frappé le royaume, depuis la grippe espagnole de 1919.

 

Lorsque le premier cas de coronavirus (Covid-19) est déclaré par l’Arabie saoudite le 2 mars 2020, l’histoire donne à beaucoup de citoyens saoudiens l’impression de se répéter. Alors que le Yémen voisin est frappé depuis 2016 par un choléra endémique qui prospère sur les ruines de la guerre civile et des bombardements de la coalition saoudienne, le royaume est toujours à l’affût des cas d’Ebola importés par les pèlerins d’Afrique de l’Ouest. Il sort à peine de la crise provoquée par le précédent type de coronavirus (MERS-CoV) dont le premier cas mondial a été décelé, en 2012, chez un citoyen saoudien hospitalisé à Djedda. Trois ans auparavant, la grippe H1N1 avait fait son entrée sur le territoire avec un premier cas officiellement décelé chez une infirmière philippine.

Dans les chroniques arabes de la péninsule Arabique aux XVIIIe et XIXe siècles, les épidémies sont aussi fréquentes que les attaques de criquets qui s’abattent sur les cultures. Peste, mais surtout variole et choléra, toutes désignées par les termes génériques ta‘un ou waba, entrent dans la péninsule Arabique par les ports du Golfe et du Hedjaz. Elles s’étendent avec les voyages de pèlerins vers Médine et La Mecque, des caravanes marchandes ou au gré des migrations des Bédouins. Parfois décrites comme un châtiment divin, elles sont plus souvent mentionnées comme une fatalité récurrente, inhérente à la nature et aux contacts nombreux qui relient les sociétés et les économies de la péninsule au reste du monde.

La mémoire de la grippe espagnole

 

Alors que le nombre de cas de Covid-19 recensés augmente au cours du mois de mars 2020, la presse saoudienne multiplie les articles au sujet de la première pandémie du XXe siècle, la grippe dite « espagnole » de 1918-1919. De nombreuses comparaisons plus ou moins scientifiques sont établies par les éditorialistes du royaume entre les deux crises sanitaires. Le sujet n’est en rien oublié, car l’épisode est resté un moment marquant dans la formation de l’Arabie saoudite.

La grippe espagnole frappe le Najd (région centrale de la péninsule) et les émirats voisins pendant trois mois en 1919. Sa virulence est telle que les historiens saoudiens de l’époque et les mémoires familiales encore vives décrivent ces trois mois comme l’« année de la compassion » (sanat al-rahma) et de la « fièvre » (al-sakhna). Dans les villes, les morts se comptent par dizaines chaque jour : 100 à Riyad au plus fort de la pandémie ; près de 25 000 au total dans les villes de l’Arabie centrale selon le Britannique John Philby. La grippe décime les groupes nomades déjà frappés par une rude sécheresse et la paralysie du commerce provoquée pendant la guerre mondiale. Elle accentue leur détresse et attise les premières révoltes des célèbres Ikhwan1 contre l’émir Abdelaziz Ibn Saoud, alors même qu’il entame des conquêtes difficiles au nord du Najd (émirat des Al-Rachid de Ha’il) et au Hedjaz (royaume hachémite de La Mecque).

Plutôt que les personnes âgées ou faibles, victimes habituelles des épidémies, le souvenir est celui d’une grippe qui a touché avec une violence inattendue les hommes jeunes et actifs, négociants, oulémas, agriculteurs, soldats : les forces vives de l’émirat. Abdelaziz Ibn Saoud lui-même perd son fils et héritier désigné, Turki, ainsi que l’une de ses épouses, Jawhara. Parmi les mesures traditionnelles de prophylaxie plus ou moins efficaces, l’Arabie renoue déjà avec le confinement des malades et des cas soupçonnés. Ibn Saoud doit faire appel aux services du médecin chef de la mission américaine protestante à Bahreïn, Paul Harrisson, dont l’arrivée accentue un peu plus les motifs de mécontentement des Ikhwan et de leurs soutiens.

Appel aux médecins syriens, libanais et égyptiens

Cinq ans plus tard, alors que les deux lieux saints et le port de Djedda viennent d’être conquis, l’émir ordonne la création d’une première agence de santé publique à La Mecque avec des branches dans le reste du futur royaume. L’émirat prend en main la gestion sanitaire de ses sujets et le fait savoir, mais comme pour le reste des nouvelles institutions de l’État en construction, ce sont d’abord des médecins et administrateurs syriens, libanais et égyptiens dont Ibn Saoud aime à s’entourer (et dont il ne peut pas encore trouver l’équivalent parmi les sujets saoudiens) qui en prennent les commandes, non sans de réels succès.

Le souvenir laissé par la grippe de 1919 est bien plus vif en Arabie que dans le reste des pays du Proche-Orient, pourtant durement touchés eux aussi. Ce n’est pas seulement parce que l’émirat saoudien et ses voisins du Golfe ont jusque-là été relativement épargnés par le conflit mondial qui s’achève. Ces trois mois d’épidémie confrontent brusquement l’État saoudien en cours de formation aux effets contraignants de la mondialisation, à la fragilité de son écosystème et aux risques du recours aux expertises étrangères à un moment critique de son expansion territoriale et de sa formation institutionnelle.

Héritage de la grippe et de la conquête des lieux saints, la gestion sanitaire fait désormais partie intégrante de la stratégie de contrôle du territoire et de ses sujets par le jeune État. Jalousement gardé, ce monopole régalien aussi est un moyen de juguler les ingérences internationales que ne manquent pas de favoriser les crises épidémiques. Le choléra transmis par les pèlerins de La Mecque a encouragé au XIXe siècle le développement d’un système international qui plaçait La Mecque sous la surveillance des grandes puissances. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, c’est l’Aramco (la compagnie américaine qui exploite le pétrole saoudien) qui entreprend, au nom du gouvernement saoudien, une série de campagnes pour éradiquer la malaria endémique dans la province d’Ahsa. Dans cette région orientale du royaume, les nouvelles attributions sanitaires de l’État sont aussi un moyen de contrôler la population majoritairement chiite et souvent acquise au nationalisme arabe contestataire.

Du H1N1 à Mers-Cov

Si la grippe de 1919 revient rapidement un siècle plus tard dans les sujets de la presse saoudienne à côté des bulletins du ministère de la santé, c’est que cette histoire épidémique n’a pas cessé d’être une histoire contemporaine. Le souvenir des vieilles épidémies est entretenu par les épidémies postérieures. La plus récente, celle du MERS-CoV (les dromadaires ont été identifiés comme des vecteurs actifs de propagation), continue à faire des victimes sur le territoire (plus de 850 morts entre 2012 et 2020 d’après l’OMS). D’une épidémie à l’autre, les symptômes des crises épidémiques de l’État saoudien se manifestent avec une étonnante régularité : l’extension du périmètre d’action de l’État, le contrôle médical et policier des lieux saints, le rapport anxieux avec l’étranger.

En 2012, la circulation du MERS-CoV dans la région de La Mecque suscite d’autant plus d’inquiétude que les autorités sont critiquées (y compris par l’OMS) pour la lenteur de leurs mesures de prophylaxie et leur réticence à partager avec les agences sanitaires et les laboratoires internationaux les informations récoltées sur ce nouveau virus. Aux yeux des citoyens comme des observateurs étrangers, l’État n’a pas su tirer les enseignements de la vague de grippe H1N1 déclarée trois ans plus tôt.

La crise politique est momentanément scellée par le remplacement du ministre de la santé en 2014, la création d’un centre et d’un laboratoire national dédiés au contrôle et à la prévention des épidémies dans le pays, et une importante réorganisation des procédures de prophylaxie dans les hôpitaux et les lieux saints en particulier. Des publications médicales saoudiennes publiées au début du mois d’avril 2020 en concluent même que « le MERS-CoV fut une bénédiction pour l’amélioration de la prévention et de contrôle des maladies dans les hôpitaux saoudiens ».

 

 

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Philippe Pétriat

 

 

Source : L’Orientxxi.info

 

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