Mohamed Ould Bouamatou : 10 années d’exil

(Ecofin Hebdo) – 10 ans après son départ en exil pour son opposition au régime de son cousin, l’ex-président mauritanien Mohamed Ould Abdel Aziz, le milliardaire Mohamed Ould Bouamatou est de retour chez lui. Dans les rues de Nouakchott, le retour du milliardaire a provoqué des scènes de liesse presque symboliques d’un changement d’ambiance général dans le pays.

Dans la matinée du 10 mars, sur le tarmac de l’aéroport de Nouakchott-Oumtounsy, un avion privé s’est posé dans un calme assez paradoxal. En effet, à son bord, se trouvait une personne attendue par des centaines de partisans devant sa résidence. Le philanthrope Mohamed Ould Bouamatou était de retour chez lui après 10 années d’exil. Le 19 février dernier, les autorités mauritaniennes avaient annulé les deux mandats d’arrêt internationaux délivrés à son encontre, à l’initiative de l’ancien président Mohamed Ould Abdelaziz, son cousin. La tension entre les deux hommes avait forcé Mohamed Ould Bouamatou à un exil « déchirant » qui ne s’est arrêté qu’avec un changement de régime, signe d’un pays qui retourne « sur les rails de la démocratie ».

Une dispute familiale qui a mal tourné

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Il se lance à vingt ans dans une carrière d’instituteur.

En effet, le milliardaire mauritanien estime que son cousin a trahi les promesses qui avaient été faites en 2009, lorsqu’il finançait la campagne présidentielle de Mohamed Ould Abdel Aziz.  Promesses envers le peuple ou envers Mohamed Ould Bouamatou ? Quoi qu’il en soit, ce serait durant la campagne que des tensions auraient éclaté la première fois entre les deux hommes qui se sont toujours soutenus.

Promesses envers le peuple ou envers Mohamed Ould Bouamatou ? Quoi qu’il en soit, c’est durant la campagne que des tensions auraient éclaté la première fois entre les deux hommes qui se sont toujours soutenus.

En 2008, lors du coup d’Etat perpétré par l’ancien président mauritanien, son cousin était l’un de ses plus fervents partisans. Malgré tout, la querelle a semé le germe de la désunion. Personne ne peut dire jusque-là sur quoi elle a porté. Au final, après l’élection de Mohamed Ould Abdel Aziz, les choses sont allées en se dégradant entre les deux hommes. Finalement, Mohamed Ould Bouamatou est devenu l’opposant de l’homme qu’il a fait élire, avant que ce dernier ne le chasse de sa terre natale pour 10 ans. Quelques années plus tôt, un tel scenario aurait été inimaginable.

L’instituteur devenu l’un des hommes les plus riches du pays

Mohamed Ould Bouamatou est né le 3 juin 1953 dans une famille descendante d’une tribu maure, les Ouled Bou Sbaa. Alors que ces derniers sont commerçants de père en fils, le jeune homme, doué et appliqué durant ses études, obtient très tôt, alors qu’il n’a qu’une vingtaine d’années, un diplôme de l’Ecole Normale et se lance dans une carrière d’instituteur. Il semble s’y plaire lorsque, sans aucun signe avant-coureur, à l’âge de 22 ans, il quitte sa vie d’enseignant pour un emploi à Somipex, une entreprise spécialisée dans l’import-export appartenant à son oncle.

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 Puis il se lance dans le financement d’œuvres sociales.

Finalement, en 2 ans, il réussit à convaincre son oncle, par son application et ses capacités de gestionnaire, de le nommer directeur général de l’entreprise en 1977. Malgré tout, cela ne semble pas suffire. Le jeune homme décide de prendre des cours de comptabilité et n’a plus qu’une idée en tête : monter sa propre affaire. Il se lance, quelques semaines après le début de ses cours de comptabilité en créant une boulangerie dans le quartier de la Médina G3 à Nouakchott. En 1983, les autorités mauritaniennes lancent un programme de financement du secteur privé. Grâce à ce fonds, Mohamed Ould Bouamatou  obtient un crédit qui lui permet de lancer une nouvelle entreprise, Cogitrem.

Cette dernière est spécialisée  en confection de caramels vendus en Mauritanie, au Sénégal et au Mali. Avec cette entreprise, Mohamed Ould Bouamatou s’initie au commerce international. Ses entreprises florissent et génèrent de plus en plus de revenus. Au début des années 1980, lors d’un voyage en Espagne, il rencontre le dirigeant de Gallina Blanca, l’entreprise qui commercialise les célébrissimes bouillons Jumbo en Afrique. Ces derniers sont présents dans de nombreux pays du continent, mais pas en Mauritanie. Saisissant l’opportunité, Mohamed Ould Bouamatou devient le représentant officiel de la marque dans son pays. Dans la même période, il devient le distributeur exclusif des cigarettes Marlboro en Mauritanie.  Les affaires de celui qui deviendra, quelques mois plus tard, concessionnaire de la marque automobile Nissan, changent de dimension. En 1995, alors qu’il n’a que 42 ans, Mohamed Ould Bouamatou crée la première banque privée du pays, la Générale de banque de Mauritanie (GBM).

Soutenu par la Belgolaise, filiale bancaire africaine du financier belgo-néerlandais Fortis, il réussit à obtenir des crédits auprès de la Société Financière Internationale, la branche du groupe de la Banque mondiale dédiée au secteur privé. Epaté par les bénéfices générés dans les secteurs financiers, Mohamed Ould Bouamatou décide de se lancer dans les assurances. Il crée alors les Assurances générales de Mauritanie (AGM). Grâce aux revenus générés par sa banque, il devient actionnaire et membre fondateur de nombreuses entreprises mauritaniennes comme Mattel, le premier opérateur GSM mauritanien lancé en 2000, en collaboration avec Tunisie Télécom.

Au début de cette décennie, sa dimension va à nouveau changer, en partie grâce à un carnet d’adresses de plus en plus étoffé et au succès de sa banque. Néanmoins, la réussite de celui qui est, déja à cette époque, l’une des principales fortunes du pays ne tient pas qu’à cela. En effet, durant les années 2000, l’expansion des affaires de Mohamed Ould Bouamatou est soutenue par l’influence croissante de deux de ses cousins, les militaires Ely Ould Mohamed Vall et … Mohamed Ould Abdel Aziz.

L’exil du philanthrope

Devenu actionnaire fondateur, en 2006, de Mauritania Airways, Mohamed Ould Bouamatou, qui rassemble désormais toutes ses affaires sous la coupole de son groupe BSA, se lance dans le financement d’œuvres sociales et s’attire la sympathie d’une grande partie de la population. Cela servira notamment lorsque son cousin Mohamed Ould Abdel Aziz, déjà impliqué dans le coup d’État d’août 2005 qui dépose le président Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya, puis mène en 2008 un autre putsch.

Alors que la communauté internationale voit d’un mauvais œil ce putsch, Mohamed Ould Bamouatou active ses réseaux pour faire accepter le putsch de son cousin. Ce dernier, après avoir renversé le président Sidi Ould Cheikh Abdallahi, décide de se présente aux élections présidentielles de 2009, avec le soutien financier de Mohamed Ould Bamouatou. Seulement, les deux hommes se brouillent pendant la campagne et même lorsque Mohamed Ould Abdel Aziz est élu, il n’accorde plus de faveurs à son cousin qui est tout simplement éloigné des cercles du pouvoir. Il fera même l’objet d’un immense contrôle fiscal au terme duquel il écope d’un redressement de plusieurs millions d’euros. Au fil des pressions et sentant l’atmosphère de plus en plus dangereuse pour sa personne. Il quitte le pays et se rend au Maroc, où  il demeure quelques années, avant de rallier l’Europe. Durant son exil, il se concentre sur ses œuvres sociales.

Sa fondation finance, via son hôpital ophtalmologique, les soins de milliers de personnes défavorisées. En 2015, le mauritanien s’associe  Georges-Henri Beauthier et William Bourdon pour créer la Fondation Africaine pour l’égalité des chances. Lancée officiellement le 18 janvier 2016, elle finance depuis ce jour des projets dans le monde de l’éducation, de la justice, de la santé et des droits de l’Homme. En 2016, la fondation de l’homme d’affaires décernera le « Prix Fondation Bouamatou » au docteur Denis Mukwege, deux ans avant que ce dernier ne reçoive le prix Nobel de la paix.

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« Vous, mes chers compatriotes, m’avez manqué, d’une déchirante manière. »

Le milliardaire apporte également son aide à SOS Méditerranée et à l’équipage de l’Aquarius, un navire de sauvetage humanitaire devenu célèbre à la faveur de la récente crise migratoire. Malgré tout, la querelle avec son cousin offrira un nouvel épisode en 2017.

Cette année-là, le président lance un proje de modification de la constitution. Soupçonné de vouloir lever la limitation des deux mandats, ce dernier fait face à un boycott du référendum sur le projet. Le président accuse alors Mohamed Ould Bouamatou de financer la fronde de l’opposition et fait émettre un mandat d’arrêt international contre son cousin pour corruption et fraude fiscale.

Finalement, Mohamed Ould Abdel Aziz perd aux élections de 2019 contre Mohamed Ould Ghazouani qui annule le mandat d’arrêt et permet à Mohamed Ould Bouamatou de rentrer chez lui. « Je suis sans doute l’homme le plus heureux sur terre. Comment pourrais-je ne pas être heureux de fouler à nouveau le sol de ma patrie, que je retrouve après dix interminables années d’absence? […] Vous, mes chers compatriotes, m’avez manqué, d’une déchirante manière, que je ne souhaiterais même pas à mon pire ennemi, si j’en avais eu un, car je ne m’en connais pas. Merci au Président de la République qui, dès son accession à la magistrature suprême, a pris des décisions majeures, bravé les pessimistes prévisions, levé les incertitudes et déjoué bien des pièges, pour ramener notre chère Patrie, la Mauritanie, sur des rails plus solides vers l’Etat de droit et le chemin de la démocratie », a déclaré Mohamed Ould bouamatou. Ironique quand on sait qu’il a soutenu et financé la campagne du président sortant.

Servan Ahougnon

Source : Agence Ecofin (Le 03 avril 2020)

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