Au Sénégal, on mise aussi sur Dieu pour vaincre le coronavirus

Malgré la fermeture de la plupart des lieux de culte, les dignitaires musulmans et chrétiens invitent les fidèles à la prière et à la lecture quotidienne des textes sacrés.

Trois heures qu’il attend. Et Ibrahima Mbaye n’est pas prêt de partir. En ce jour de magal Kazu Rajab, durant lequel la très influente communauté mouride commémore la naissance du deuxième calife d’Ahmadou Bamba, fondateur de la confrérie, la gare routière des Baux-Maraîchers de Dakar ronronne à peine. Pas de Klaxons intempestifs ni de bus entremêlés aux voitures. Les autres années, ce nœud de transports est totalement survolté pour l’occasion.

L’habituelle centaine de départs vers la cité religieuse de Touba, à 187 km de la capitale sénégalaise, a été divisée par dix. Les Dakarois sont restés confinés pour parer à l’épidémie du coronavirus qui progresse au Sénégal, avec 86 cas déclarés positifs mardi 24 mars.

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« Les gens ne vont plus aux cérémonies et ne se déplacent même plus pour acheter de la marchandise. A ce rythme, de quoi va-t-on vivre ? », s’inquiète Moustapha Sow, un chauffeur, qui s’en remet à la providence pour endiguer le fléau. « C’est une malédiction dont Dieu seul peut nous délivrer. Nous devons nous en remettre à lui », poursuit-il, partagé entre l’espoir qui brille dans ses yeux et la détresse de sa voix.

Sur la voie de Dieu

 

Dans un pays où l’écrasante majorité de la population se déclare croyante, les paroles de Moustapha Sow font écho à beaucoup d’autres. « La tradition africaine considère que tout ce qui se passe dans le monde a une origine divine. L’épidémie sonne donc comme une sanction due aux dogmes non respectés », analyse le sociologue Djibril Diakhaté, pour qui le remède serait alors de revoir les comportements individuels et de se mettre sur la voie de Dieu.

La spiritualité comme cure contre le covid-19 ? C’est ce que préconisent les autorités religieuses, figures importantes de la société sénégalaise. Pourtant, à un mois du ramadan, le président Macky Sall a interdit tout rassemblement public. En lieu et place des manifestations prévues, des prières quotidiennes s’organisent, prescrites par les guides religieux comme ultime espoir pour contenir la pandémie.

Ainsi, la communauté mouride a appelé ses disciples à célébrer dimanche le magal Kazu Rajab chez soi, à travers des récitatifs du Coran et la lecture des textes de cheikh Ahmadou Bamba. « C’est le deuxième événement majeur des mourides. Même si Touba reste vide, des prières ont été entendues dans toutes les maisons », témoigne Mamadou Matar Sarr, journaliste.

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Pour contrer le virus, des lectures quotidiennes du Coran sont également organisées par la communauté tidjane, la première du pays. Selon Abou Aziz Diop, descendant de la famille de Tivaouane, l’un des pôles de la tidjaniyya, « les recommandations prophétiques privilégient d’abord la prévention, mais les prières et les aumônes peuvent aussi conjurer un mauvais sort ».

Pour ce faire, les musulmans layennes − issus de la communauté Lébou, dans le village de Yoff, à Dakar, réunis autour de Seydina Limamou Laye – ont organisé une grande session de prières le 12 mars à laquelle ont assisté des milliers de fidèles pour implorer Allah d’épargner le Sénégal du coronavirus. Même intention de prière dans l’Eglise catholique qui, malgré l’interruption des messes dominicales et autres activités du carême, recommande à ses fidèles de combiner responsabilité citoyenne et spiritualité. « Avec tout de même une priorité sur les recommandations hygiéniques », tient à préciser l’abbé Jacques Seck, de l’archidiocèse de Dakar.

Unité nationale

 

L’arrêté du gouverneur de la capitale sénégalaise, fermant toutes les mosquées de la région à compter du 20 mars, n’est pourtant pas du goût de tous. Si c’était portes closes à la grande mosquée de Dakar et dans la plupart des lieux de culte, une petite résistance s’est opérée à Massalikul Jinane, où de fidèles mourides ont été dispersés par la police et le comité de gestion du site. A la mosquée layenne de Yoff, l’imam, qui avait bravé l’interdit de rassemblement, a provoqué une confrontation entre forces de l’ordre et disciples s’opposant à son arrestation.

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« J’ai peur pour le pays. Nous devons allier médecine et prières pour vaincre la pandémie. Et puis pourquoi nous interdire de prier alors qu’à Touba, cela a été possible ? », s’insurge l’un des fils du fondateur de la communauté layenne, Mandione Laye, déplorant que la fermeture des mosquées n’ait pas été effective dans l’ensemble du Sénégal. « On ne peut pas avoir des zones de droit et de non-droit, renchérit Abdou Aziz Diop. L’Etat doit prendre ses responsabilités jusqu’au bout et appliquer les mesures dans toute leur rigueur. »

En attendant l’unité nationale, la psychose gagne du terrain. Si certains misent sur les invocations divines, d’autres comptent sur les traditions ancestrales, à l’instar phytothérapeute Médoune Seye, qui se dit très sollicité depuis le début de la crise sanitaire. Le guérisseur préconise des concoctions à base de neem, des prières de protection, mais surtout un bain de haricots rouges et le sacrifice d’une chèvre.

Salma Niasse Ba

(Dakar, correspondance)

 

 

Source : Le Monde

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