La rivalité sino-américaine risque de paralyser l’ONU

Après s’être mise en retrait de l’ONU, l’administration de Donald Trump réalise que la Chine est en train d’étendre considérablement son influence dans l’enceinte multilatérale. En nommant un envoyé spécial pour contrer Pékin et un ambassadeur très politique à Genève, les Etats-Unis espèrent reconquérir leur influence perdue.

Dès son arrivée à la Maison-Blanche, le 20 janvier 2017, Donald Trump avait un mantra: «L’Amérique d’abord.» Son administration s’est détournée du multilatéralisme, ne payant pas ses contributions onusiennes, se retirant du Conseil des droits de l’homme (CDH) à Genève et nommant des ambassadeurs controversés à l’image de Nikki Haley et de celle qui lui a succédé, Kelly Craft. A Genève, il a fallu attendre deux ans et demi avant qu’un nouvel ambassadeur, Andrew Bremberg, comble cette vacance. Aujourd’hui, Washington réalise les effets dévastateurs de cette politique de la chaise vide. Représentant de l’International Crisis Group auprès de l’ONU à New York, Richard Gowan le souligne: «En méprisant l’ONU et en aliénant leurs alliés traditionnels, les Etats-Unis ont créé un énorme espace pour la Chine, qui s’est empressée de l’occuper.»

«Les Etats-Unis ont perdu leur crédibilité»

 

Le discours du président Xi Jinping à Genève en janvier 2017 fut un moment clé où la Chine a exprimé publiquement sa volonté d’être plus active au sein de l’ONU. Depuis que Washington a claqué la porte du CDH en juin 2018, Pékin est omniprésent, organisant régulièrement des expositions sur les droits humains en Chine ou sur les Ouïgours dans le Xinjiang. En mars 2017, la Chine réussissait à faire passer une résolution susceptible de torpiller les procédures spéciales du Conseil permettant de faire le point sur la situation des droits humains dans tel ou tel pays.

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Sans le contrepoids américain, la Chine a les coudées plus franches. Mais Pékin a accru son influence bien avant Trump. Barack Obama avait encouragé la Chine à plus s’impliquer dans l’ONU, notamment en matière climatique. «A partir de 2015, les diplomates chinois ont été beaucoup plus actifs», relève Richard Gowan. «En se retirant, les Etats-Unis ont perdu leur crédibilité. Ce n’est pas en organisant des événements en marge du CDH sur le Venezuela ou le Xinjiang qu’ils peuvent exercer leur influence», souligne un diplomate européen. Les Chinois, eux, ne laissent plus rien passer.

Quand Andrew Bremberg critique Pékin au sujet de sa politique envers les Ouïgours dans le Xinjiang en décembre, la mission chinoise auprès de l’ONU réagit au quart de tour. Elle rappelle que le pouvoir chinois «a extrait 850 millions de personnes de la pauvreté». «En comparaison, aux Etats-Unis, nous constatons une violence très étendue due aux armes à feu, des inégalités qui se creusent entre riches et pauvres ainsi qu’une discrimination raciale et xénophobie qui ne cesse d’empirer. […] La politique de séparation des familles a causé d’innombrables tragédies et a fait l’objet de critiques répétées de la haut-commissaire aux droits de l’homme.»

Lire également: L’offensive chinoise aux Nations unies

Une volonté de réengagement

 

Depuis le discours au vitriol sur la Chine tenu par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo à Bruxelles en 2018, Washington le réalise. Il est choqué de constater que la Chine a engrangé plusieurs succès d’importance dans le cadre multilatéral. Désormais, il tente de reconquérir son influence. Il a ainsi nommé voilà quelques semaines Mark Lambert, envoyé spécial censé contrer l’influence de la Chine à l’ONU. «Mais les Etats-Unis n’ont pas une véritable stratégie», poursuit Richard Gowan.

L’arrivée d’Andrew Bremberg à Genève est pourtant d’importance. Ex-directeur du Conseil de politique intérieure à la Maison-Blanche de Trump, l’ambassadeur américain de 41 ans est très politique. Il incarne la volonté de réengagement américain. Mais aussi celle de contrer Pékin. De sources américaines, on le dit prêt à créer une coalition pour soutenir, en mars prochain, la candidature du Singapourien Daren Tang au poste de directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) pour contrer celle de la Chinoise Wang Binying. Bien que Washington ne soit plus au CDH, Andrew Bremberg ne partage pas, selon ces mêmes sources, la vision chinoise des droits de l’homme. Pour lui, il y a d’abord les droits civils et politiques et ensuite, dans une logique pyramidale, les droits économiques, sociaux et culturels dont Pékin se fait le héraut.

Lire aussi: Nikki Haley: «Le Conseil des droits de l’homme a besoin de réformes de fond»

Une dynamique bipolaire

 

La prudence du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, voire de la haut-commissaire aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, par rapport au Xinjiang ou la déférence jugée «excessive» de l’Organisation mondiale de la santé face à Pékin dans le cadre de l’épidémie de coronavirus irritent les Américains. Tout comme le fait que Pékin a placé Fang Liu au poste de secrétaire générale de l’Organisation de l’aviation civile internationale à Montréal, Houlin Zhao à la tête de l’Union internationale des télécommunications, Li Yong au poste de directeur général de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel à Vienne et enfin Qu Dongyu pour diriger la FAO où personne n’attendait un Chinois, lequel a profité du manque de coordination entre Américains et Européens.

La rivalité sino-américaine n’augure rien de bon pour Richard Gowan: «Il y a un consensus bipartisan à Washington pour dire que l’influence de la Chine à l’ONU est un problème. Et cela ne changera pas avec un Biden ou un Sanders à la Maison-Blanche. La forte position de la Chine à l’ONU est un fait, au sein du secrétariat de l’ONU à New York, de l’Assemblée générale. Même au Conseil de sécurité, la Chine s’affirme beaucoup plus.» Le représentant de l’ICG nourrit néanmoins une vive crainte: «Avec le temps, on risque d’avoir une dynamique bipolaire avec la rivalité Chine-Etats-Unis qui pourrait paralyser le système onusien. Ce sera une vraie menace pour la crédibilité du système multilatéral. Au milieu de cela, les Européens seront bien empruntés.»

Quand Andrew Bremberg critique Pékin au sujet de sa politique envers les Ouïgours dans le Xinjiang en décembre, la mission chinoise auprès de l’ONU réagit au quart de tour. Elle rappelle que le pouvoir chinois «a extrait 850 millions de personnes de la pauvreté». «En comparaison, aux Etats-Unis, nous constatons une violence très étendue due aux armes à feu, des inégalités qui se creusent entre riches et pauvres ainsi qu’une discrimination raciale et xénophobie qui ne cesse d’empirer. […] La politique de séparation des familles a causé d’innombrables tragédies et a fait l’objet de critiques répétées de la haut-commissaire aux droits de l’homme.»

Lire également: L’offensive chinoise aux Nations unies

Une volonté de réengagement

 

Depuis le discours au vitriol sur la Chine tenu par le secrétaire d’Etat Mike Pompeo à Bruxelles en 2018, Washington le réalise. Il est choqué de constater que la Chine a engrangé plusieurs succès d’importance dans le cadre multilatéral. Désormais, il tente de reconquérir son influence. Il a ainsi nommé voilà quelques semaines Mark Lambert, envoyé spécial censé contrer l’influence de la Chine à l’ONU. «Mais les Etats-Unis n’ont pas une véritable stratégie», poursuit Richard Gowan.

L’arrivée d’Andrew Bremberg à Genève est pourtant d’importance. Ex-directeur du Conseil de politique intérieure à la Maison-Blanche de Trump, l’ambassadeur américain de 41 ans est très politique. Il incarne la volonté de réengagement américain. Mais aussi celle de contrer Pékin. De sources américaines, on le dit prêt à créer une coalition pour soutenir, en mars prochain, la candidature du Singapourien Daren Tang au poste de directeur général de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) pour contrer celle de la Chinoise Wang Binying. Bien que Washington ne soit plus au CDH, Andrew Bremberg ne partage pas, selon ces mêmes sources, la vision chinoise des droits de l’homme. Pour lui, il y a d’abord les droits civils et politiques et ensuite, dans une logique pyramidale, les droits économiques, sociaux et culturels dont Pékin se fait le héraut.

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Une dynamique bipolaire

 

La prudence du secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, voire de la haut-commissaire aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, par rapport au Xinjiang ou la déférence jugée «excessive» de l’Organisation mondiale de la santé face à Pékin dans le cadre de l’épidémie de coronavirus irritent les Américains. Tout comme le fait que Pékin a placé Fang Liu au poste de secrétaire générale de l’Organisation de l’aviation civile internationale à Montréal, Houlin Zhao à la tête de l’Union internationale des télécommunications, Li Yong au poste de directeur général de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel à Vienne et enfin Qu Dongyu pour diriger la FAO où personne n’attendait un Chinois, lequel a profité du manque de coordination entre Américains et Européens.

La rivalité sino-américaine n’augure rien de bon pour Richard Gowan: «Il y a un consensus bipartisan à Washington pour dire que l’influence de la Chine à l’ONU est un problème. Et cela ne changera pas avec un Biden ou un Sanders à la Maison-Blanche. La forte position de la Chine à l’ONU est un fait, au sein du secrétariat de l’ONU à New York, de l’Assemblée générale. Même au Conseil de sécurité, la Chine s’affirme beaucoup plus.» Le représentant de l’ICG nourrit néanmoins une vive crainte: «Avec le temps, on risque d’avoir une dynamique bipolaire avec la rivalité Chine-Etats-Unis qui pourrait paralyser le système onusien. Ce sera une vraie menace pour la crédibilité du système multilatéral. Au milieu de cela, les Européens seront bien empruntés.»

Stéphane Bussard

Source : Le Temps (Suisse)

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