« Plus fort que Senghor » !

Il y a un Kaédien qui vit en France plus fort que Senghor, avait-on décrété.

Dans le jargon cycliste, on appelle cela « bénéficier de l’aspiration » du concurrent. Mais, dans l’univers féérique de Facebook, il n’y a pas de concurrents. Nous sommes tous des « amis ». Qu’il me soit donc permis, après l’hommage de Abdoul Salam Diagana (Cridem du 12 février) et de bien d’autres de saluer le kaédien Jeydi Diagana.

Par un souvenir à horizon d’enfant. Un souvenir d’école primaire aussi sentencieux que cet âge autorise. Il y a un Kaédien qui vit en France plus fort que Senghor, avait-on décrété. Loin de nous toute idée d’écart générationnel. Que Senghor était né en 1906 et Diagana plus d’une génération après, quelle importance ? Loin de nous le moindre sentiment de ce que pouvait représenter l’agrégation, cette exception française, dans la hiérarchie scolaire et universitaire en France. La différence entre grammaire et Lettres classiques ! Quant à l’Ecole normale supérieure, sise rue d’Ulm, vue de Gataga ou de Sinthiane moderne.

Bien plus tard, le postier entendra parler du Béninois Paulin Hountondji, né en 1942, auteur de Combats pour le sens. Un itinéraire africain. Il fut, lui aussi, ancien élève de Normale Sup et « devint » à la fois agrégé de philosophie et docteur ès lettres. Beau doublé. Voilà pour l’Afrique.

Charles Péguy, Pierre Bourdieu, Louis Althusser, « le caïman » et manitou du lieu,… ? Jamais entendu parler. Le Guadeloupéen Claude Ribbe, né en 1954, que Finikielkrault, toujours pas remis de son échec au concours d’entrée à Normale Sup, affubla d’un douteux « normalien noir », devait être bien jeune. Pape Ndiaye, né en 1966, n’était pas né ou devait être bien jeune également. Louis-George Tin, né en 1974, n’en parlons pas. Louis- George Tin dont il se dit qu’il est, après Césaire, né en 1913, le second Martiniquais à avoir fréquenté la rue d’Ulm. Césaire justement. Lui, nous parlait. Son nom nous évoquait quelque chose. Beaucoup de choses. Et d’abord Senghor, son alter égo. Quand on évoque l’un, l’autre n’est jamais loin. D’emblée, secouons définitivement une légende.

A la différence de Césaire, Senghor, condisciple de Pompidou à Louis-le-Grand, n’a jamais « fait Normale Sup ». D’une certaine façon, nous autres, écoliers kaédiens, avions en cela raison. Notre concitoyen était donc « bien plus fort » que Senghor. Nous avions assurément raison d’être fiers de notre Native son comme dirait Richard Wright, de notre transethnique et fédératrice icône. Double symbole de notre réussite par procuration et de la méritocratie française selon la formule désormais consacrée. Symbole de sa propre réussite surtout et par-dessus tout.

Rapporté aux codes et stratifications propres au système éducatif français, on ne réalise pas le niveau de prestige de cette fameuse agrégation, spécificité française s’il en est. Viatique pour être enseignant dans le second degré (grammaire, lettres, histoire…), il est aussi, selon la formule du Pr René Rémond, le plus prestigieux des « sacrements académiques » du supérieur (Droit, économie…). L’agrégation est à ce point emblématique qu’on lui a concocté un statut transitoire, celui de l’agrégatif pour désigner le candidat au concours mais aussi par extension celui qui ne l’a pas obtenu.

Tout se passe comme si avoir échoué à l’agrégation était rédhibitoire et relevait de l’irréparable. Que de fois ai-je entendu Jean-François Revel évoquer son échec à l’agrégation de philo, épisode que ni la large reconnaissance universitaire, éditoriale et sociale ne semble avoir totalement effacé. Quel étudiant n’a entendu parler de la double agrégation, à l’âge de 25ans, en Science politique et en droit public de Roger-Gérard Schwartzenberg ou des duos célèbres au concours d’agrégation : Alain Touraine et Jean-Pierre Vernant , Olivier Duhamel (2ème) et Guy Carcassonne (1er) en droit public, le plus célèbre des duos étant tout de même en philosophie Jean-Paul Sartre et Raymond Aron (avantage Aron).

Le mot qui est revenu le plus souvent à l’évocation de notre compatriote disparu, double compatriote pour les Kaédiens, est celui de modestie ou d’humilité. Au regard de ce qu’il fut, à la période où il le fut, son mérite n’en est que plus grand.

Il n’aura échappé à personne que le grand homme refusa d’opter pour une nationalité autre que celle de sa naissance, la mauritanienne, mais qu’il ne put jamais s’enrôler. Vrai, ce fait nous en « apprendrait » peut-être davantage sur nous que sur lui. Qui a dit que nul n’est prophète chez soi ?

 

 

Tijane Bal

Facebook – Le 16 février 2020

 

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