La France en Afrique, un partenaire d’affaires de moins en moins particulier

Selon le baromètre du Conseil français des investisseurs en Afrique, l’Hexagone n’arrive qu’au septième rang des pays préférés des leaders d’opinion francophones du continent.

 

La France a encore perdu une place dans le cœur des leaders d’opinion africains francophones. Elle est tombée du sixième au septième rang de leurs pays préférés entre 2018 et 2019. C’est ce que révèle la nouvelle édition du baromètre CIAN Africaleads réalisée par l’institut Immar et rendue publique jeudi 6 février. Pour la deuxième année consécutive, le rapport du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), dont les membres représentent 80 % du volume d’affaires réalisé sur le continent, s’alarme de ce nouveau recul, reléguant l’Hexagone derrière l’Allemagne, les Etats-Unis, le Canada, la Chine, le Royaume-Uni et le Japon.

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Malgré une solide implantation sur le continent, avec 1 100 groupes et 2 109 filiales, et le troisième stock d’investissements le plus important après le Royaume-Uni et les Etats-Unis, la France semble encore plombée par « son passé colonial et la question mémorielle », analyse Etienne Giros, président du CIAN, qui plaide pour « décomplexer et dépassionner la relation, afin que le bénéfice pour l’Afrique du travail des entreprises françaises, bien réel, devienne enfin visible ».

Même si le résultat doit être nuancé par l’entrée dans le panel de quatre poids lourds anglophones du continent – Nigeria, Ethiopie, Kenya, Egypte – qui boostent mécaniquement la place des Etats-Unis, du Royaume-Uni et fait entrer le Canada au classement, le problème demeure. L’image de l’Hexagone reste prisonnière des passions qui ont consumé la France et ses anciennes colonies et façonné durablement leurs relations.

« Désamour »

 

Les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation, qualifiée de « crime contre l’humanité » à Alger en 2017, sur le colonialisme, « erreur profonde, faute de la République », à Abidjan il y a un mois et demi, ou encore l’annonce à Ouagadougou, en novembre 2017, de la restitution au continent d’ici à cinq ans de son patrimoine culturel spolié ne semblent pas effacer les rancœurs. Pas plus que l’annonce surprise de la réforme du franc CFA, le 21 décembre, lors de sa visite d’Etat à Abidjan, diversement reçue par les experts africains. En témoigne d’ailleurs, dans le baromètre du CIAN, l’enthousiasme suscité par la création de l’éco en remplacement du franc CFA, soutenu par 82 % des 2 423 leaders d’opinion sondés de douze pays (représentant 56 % de la population africaine), ou la création de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC), plébiscitée par 93 % d’entre eux car destinée à favoriser les échanges économiques intracontinentaux.

La multiplication des attaques au Mali, au Niger et au Burkina Faso et le sentiment anti-français qui monte dans les opinions publiques de plusieurs pays du Sahel, où la France est engagée militairement depuis plusieurs années dans la lutte contre le djihadisme, semblent aussi peser. La sécurité est d’ailleurs devenue la première préoccupation des leaders africains sur l’ensemble du continent (68 %), faisant un bon de 30 points en Afrique francophone et reléguant loin derrière le souci de voir progresser l’éducation et la formation (48 %) ou l’autosuffisance alimentaire (34 %).

 

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Mais ce « désamour » est à remettre en perspective d’une économie mondialisée dans laquelle l’Afrique est devenue au fil des décennies un enjeu majeur avec sa croissance à parfois deux chiffres. La France marque donc le pas d’échanges commerciaux qui se sont d’une part normalisés depuis vingt ans avec ses anciennes possessions, et d’autre part un marché continental qui s’est définitivement ouvert à la concurrence, Chine loin en tête. Si les parts de marché des exportations françaises ont été divisées par deux entre 2001 et 2017, passant de 11 % à 5,5 %, c’est avant tout parce que les acteurs sont plus nombreux sur le continent.

« Cette concurrence est féroce pour bénéficier de la croissance africaine. Et la concurrence d’image aussi, analyse Ruben Nizard, économiste spécialiste du continent chez Coface, assureur français d’entreprises à l’international. Malgré les difficultés, l’Afrique offre aux entreprises un terreau fertile pour s’implanter et tous les pays en sont conscients. La France est aujourd’hui rattrapée par cette dynamique concurrentielle. La Chine bien sûr, mais aussi les Etats-Unis, les pays du Golfe, l’Inde, la Turquie, d’autres pays européens s’intéressent de près au continent. » Berlin avait d’ailleurs damé le pion à Paris dès 2017 en devenant le premier fournisseur européen du continent et en augmentant en 2018 ses investissements de 10 % en un an, dépassant les 10 milliards d’euros.

« Esprit d’entrepreneuriat »

 

Cette dynamique concurrentielle profite à l’Afrique et se retrouve dans l’optimisme de ses chefs d’entreprise, professionnels indépendants (avocats, médecins), hauts fonctionnaires, politiques, membres de la société civile, universitaires, chercheurs, personnalités civiles (sportifs, artistes) et professionnels des médias interrogés par l’institut Immar : si moins de la moitié (45 %) considère que la situation globale du continent s’est améliorée, 64 % restent confiants dans l’avenir, portés par les progrès du numérique (71 %), de la culture (59 %), des transports (56 %), de l’éducation (52 %) et de la santé (52 %). Ils portent toutefois un regard lucide en jugeant que l’environnement, l’emploi, la sécurité et la politique ont, eux, régressé, respectivement de 20, 17, 16 et 7 points et estiment que l’éducation, l’autosuffisance alimentaire et la lutte contre la corruption doivent être des priorités, en plus de l’insécurité qui domine toutes les préoccupations.

Sur le plan intérieur, ces leaders d’opinion, dont un tiers sont des femmes, plébiscitent toujours l’Afrique du Sud comme locomotive du continent (37 %), suivie par le Maroc et le Rwanda, mais Rabat a désormais pris l’ascendant auprès des leaders francophones, devançant d’un point Pretoria. Au registre des personnalités de l’année figurent le président rwandais, Paul Kagame, le milliardaire nigérian Aliko Dangote et le marathonien kényan Eliud Kipchoge. Les institutions africaines se portent bien aussi dans l’esprit des leaders africains interrogés, avec 84 % d’avis favorables pour la Banque africaine de développement et 70 % pour l’Union africaine.

Mais leur regard se fait beaucoup plus critique quand il s’agit d’évaluer si les partenariats noués avec les différents pays leur sont bénéfiques. A l’exception des Etats-Unis, qui gagnent 8 points de confiance, passant de 60 % en 2018 à 68 % en 2019, tous les autres pays voient leur niveau d’impact diminuer. Le Japon et la Chine particulièrement, avec 21 et 16 points de moins. « Les leaders africains semblent gagnés par l’inquiétude de la dette, décrypte Etienne Giros, et de voir s’installer une relation de dépendance commerciale, notamment avec Pékin. » Est-ce le signe que le continent veut désormais construire une relation « gagnant-gagnant » avec les Européens, les Américains et les Asiatiques ?

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La France en tout cas semble vouloir se distinguer de son concurrent chinois, qui cornaque 18 % des parts de marché du continent, en orientant ses investissements directs sur le développement et le partenariat des PME. C’est la doxa qui a dominé le deuxième forum Ambition Africa, qui s’est tenu en octobre à Paris. Pour Christophe Lecourtier, directeur général de Business France, organisatrice de l’événement et agence gouvernementale chargée d’accompagner les entreprises à l’international, il faut désormais soutenir un développement en Afrique « qui ne soit pas prédateur, pas uniquement d’exportation ou de construction physique d’infrastructures ». Le ministre des finances, Bruno Le Maire, y avait rappelé l’ambition macronienne de « faciliter le développement économique de l’Afrique par l’esprit d’entrepreneuriat », rappelant que la France a choisi de consacrer 2,5 milliards d’euros au financement des PME africaines.

Le 28e sommet Afrique-France de Bordeaux, en juin, consacré au développement des « villes et territoires durables », sera l’occasion de voir si cette stratégie séduit les acteurs politiques et économiques du continent.

L’arrivée surprise du Canada sur la troisième marche du podium

Le Canada crée la surprise du baromètre CIAN Africaleads, publié jeudi 6 février, en se classant troisième pays préféré des leaders d’opinion africains, francophones comme anglophones, juste derrière les Etats-Unis et l’Allemagne. Une irruption qui est en partie due au fait que, pour l’édition 2019 réalisée par l’institut Immar pour le compte du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN), le sondeur a élargi son panel à quatre poids lourds économiques et démographiques du continent : le Nigeria, l’Ethiopie, l’Egypte et le Kenya.

Toronto doit ce succès d’image au fait que depuis 2015, les universités du pays ont ouvert grand leurs portes aux étudiants étrangers, proposant des formations prestigieuses à des coûts moindres que les Etats-Unis ou le Royaume-Uni, traditionnellement deux pôles d’attraction puissants pour les étudiants anglophones africains. Les universités québécoises ne sont pas en reste, attirant aussi un fort pourcentage d’étudiants tunisiens, marocains et sénégalais.

Retour sur investissement

 

C’est en 2014 que le gouvernement fédéral s’était fixé pour mission de faire grimper le nombre d’étudiants étrangers à 450 000 d’ici à 2022, doublant les effectifs par rapport à l’année 2011. Le chiffre avait été atteint dès 2017 et dépassait, au 1er janvier 2019, selon le ministère canadien de l’immigration, des réfugiés et de la citoyenneté, le nombre record de 572 000 étudiants étrangers, tous niveaux confondus.

Le Bureau canadien de l’éducation internationale (BCEI) indique que le pays s’est ainsi hissé à la quatrième place des Etats les plus attrayants pour les étudiants étrangers en 2017, devant l’Australie et la France, mais derrière les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Chine. Le Nigeria est le cinquième pays au monde qui envoie le plus d’étudiants au Canada. Une enquête publiée en mai 2019 par la revue canadienne bilingue Affaires universitaires (UA/AU) pointaitque l’excellent rapport qualité-prix des formations, mais aussi la tolérance et la capacité d’inclusion d’étudiants provenant d’horizons différents, arrivaient en tête des raisons qui poussent les jeunes Chinois, Indiens, Américains, Français et Nigérians à venir se former au Canada avant de retourner dans leur pays.

Un retour sur investissement désormais visible dans le baromètre CIAN Africaleads 2019.

 

 

Sandrine Berthaud-Clair

 

Source : Le Monde

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