Karim Miské, Paroles aux oubliés

2020, dans quelques jours un signe symbolique : plusieurs pays d’Afrique célèbrereront les soixante ans de leurs indépendances acquises en 1960 ! Livres, films et autres documents inédits ponctueront l’année. Parmi ceux-là un documentaire évènement : Décolonisations ! Une fresque qui réajuste les pendules des histoires coloniales. Une œuvre, d’un regard neuf, réalisée par un trio rompu aux méthodes de l’enquête : Marc Ball, Pierre Singaravélou et Karim Miské. Ce dernier, Franco-mauritanien journalisme, écrivain et réalisateur, séjourne en ce moment en Mauritanie, pays de son père. Ce dimanche 29 décembre 2019, à 17h , Karim Miské assistera à la projection du film aux studios HOLPAC à Nouakchott en avant-première. La séance sera suivie d’un débat avec lui !

Homme à la quête des équilibres, Karim par ses écrits et films interroge les cultures et les identités. Son roman Arab Jazz, publié en 2012 chez Viviane Hamy, a obtenu la même année le Grand Prix de Littérature Policière.

 

 

Entretien exclusif

Traversées Mauritanides : La première fois qu’on vous a vu, pour une sortie publique à Nouakchott, c’était en 2013 lors des rencontres littéraires Traversées Mauritanides. Quel est l’objet de votre présente visite ?

Karim Miské : Je suis là pour une visite familiale. Mais comme cela coïncide avec la fin du montage de la série documentaire sur les décolonisations sur laquelle je travaille depuis deux ans et demi avec mes co-auteurs Marc Ball et Pierre Singaravélou, nous en avons profité avec les Traversées Mauritanides et les Studios Holpac pour organiser  ce diamnche 29 décembre 2019 à 17h une projection et un débat en avant-première à Nouakchott !

Ça vous fait quoi de projeter votre film Décolonisations, en Avant-Première en Afrique, et surtout en Mauritanie ?

Un grand bonheur, et une chance pour moi, de pouvoir montrer cette série ici, en Mauritanie, là où mon grand-père  avait été enlevé par les Français au début du siècle dernier pour être envoyé à “l’école des otages” et devenir interprète colonial.

 

 

Là où mon père a participé à la création du mouvement anticolonialiste Al Nahda, ce qui lui vaudra de faire de la prison. Là où, peu après sa libération, au lendemain de l’indépendance, il a rencontré ma mère, jeune assistante sociale française venue du pays du colon, mais emportée par l’espoir, les rêves qui animaient tous ceux qui avaient la lourde tâche de faire advenir un pays neuf. J’ai toujours eu le sentiment d’être le produit de cette histoire mêlée et féconde. Je suis, alors, très content de pouvoir montrer cette série ici avant même sa diffusion en Europe. C’est un heureux hasard de calendrier, mais je le vis comme une évidence et une nécessité.

Vous venez donc, avec sous les bras, à la veille des soixante ans des indépendances africaines, un film sur la décolonisation ! Comment a été conçue cette production ?

L’idée de faire une série sur les décolonisations est venue de la société de production Program 33 qui nous a réunis. Tout de suite nous avons partagé un même désir de traverser cette Histoire avec un regard entièrement inédit à la télévision. Ce qui a convaincu Arte de nous accompagner dans cette aventure. Notre parti pris était simple : adopter le point de vue des colonisés, c’est à dire la majorité des acteurs de cette histoire, renversant ainsi la perspective sur une histoire qui est généralement relatée du point de vue européen. Ce renversement de regard amène à penser la décolonisation non comme le court moment où les empires coloniaux concèdent les indépendances, mais comme un long processus qui commence au premier jour de la colonisation, dès les premiers soulèvements. C’est pourquoi nous avons décidé de commencer en 1857, avec un évènement que les Britanniques ont surnommé la révolte des Cipayes, et que les Indiens considèrent comme leur première guerre d’indépendance. A travers une galerie de personnages en Afrique et en Asie, nous essayons de donner à voir toutes les facettes de cette lutte commune contre la domination coloniale.

A qui est destinée cette série ?

D’abord aux trois chaînes co-productrices : la franco-allemande Arte, la belge RTBF et la sénégalaise RTS. C’était très important pour nous qu’une télévision d’un pays anciennement colonisé, comme le Sénégal, soit partie prenante de cette aventure. Certes, à première vue,  le premier public visé est européen, non seulement parce que la série est faite en France par des auteurs français, même si nos attaches sont multiples, mais aussi car c’est l’Europe qui a le plus de mal à regarder en face cette Histoire.

Mais si l’on y réfléchit un peu plus, on s’aperçoit que les récits que nous tressons dans ces trois films sont tout autant méconnus en Asie et en Afrique. L’ensemble des territoires qui se sont libérés ont en commun d’avoir, au lendemain des indépendances, reconstitué un roman national, rendu hommage à leurs héros et à eux seuls. L’aspect international de cette lutte s’est peu à peu effacé, et les liens qui s’étaient forgés entre le Vietnam, l’Inde, l’Algérie, le Congo… se sont peu à peu défaits. C’est pour cela que Manikarnika Tambe par exemple, la reine de Jhansi, est une superstar en Inde mais une inconnue dans les autres pays. Avec cette série, nous espérons donc offrir aux descendants des colonisés une occasion de se reconnecter avec leur histoire commune. De se souvenir qu’ils doivent aussi leur libération de la domination coloniale aux alliances que leurs ancêtres ont su nouer entre eux, par delà les barrières d’appartenance ethnique, nationale ou religieuse.

Cette série, en 3 films, est certes écrite et produite à trois mains, trois regards. Mais on pourrait croire à un clin d’œil au livre, La décolonisation de l’Afrique revisitée avec comme sous titre La responsabilité de l’Europe, de votre défunt père l’intellectuel Ahmed Baba Miské !

En effet, le destin nous joue parfois de drôles de tours. La dernière fois que je suis venu à Nouakchott, c’était pour les funérailles de mon père. Or, il venait de sortir son livre sur la décolonisation chez Karthala. J’avais suivi pas à pas l’écriture de cet ouvrage dont il m’avait fait lire le manuscrit. Un livre important, écrit par un acteur de premier plan de cette histoire. Un livre écrit au soir de sa vie par un homme qui était animé par un profond désir de transmettre son expérience aux générations qui n’avaient rien connu de cette période. Pour lui, il était crucial que ceux qui allaient construire la Mauritanie, et plus largement l’Afrique de demain, sachent ce qui s’était passé et en tirent les leçons. Un peu plus d’un an plus tard, à Paris, j’ai été contacté pour commencer à réfléchir à cette série sur l’histoire des décolonisations par une productrice qui ne s’imaginait pas à quel point ce thème me touchait personnellement. Il y avait là quelque chose de l’ordre de l’évidence et de l’immanence.

Oui, les faits historiques se suivent, ne laissant rien au hasard. Au moment où nous faisons cet entretien le président français Emmanuel Macron effectue une tournée en Afrique. Et les sujets ne manquent pas : le terrorisme djihadiste en Afrique, la création d’une monnaie pour une partie de l’Afrique, des hostilités ça et là et … l’ombre de la France-Afrique…

La Françafrique a la peau dure, c’est clair. Mais si l’on regarde le chemin pris par l’ensemble des ex-colonies d’Asie et d’Afrique, c’est une anomalie. L’Inde a la bombe atomique, au Vietnam, on parle de moins en moins le français. L’Angola rachète des compagnies portugaises, le Nigeria a créé l’une des premières industries cinématographiques du monde. Au moment de l’indépendance, Foccart, de Gaulle et Houphouët-Boigny ont réussi à empêcher la création d’une fédération ouest-africaine. L’opération a marché et soixante ans plus tard, la françafrique est toujours là. Mais, un jour ou l’autre, ce système finira par craquer. Le jour où il n’aura plus de sens pour des citoyens dont ni les parents, ni les grands-parents n’auront connu l’ère coloniale…

Il y a, aussi, cette ruée des puissances, vers l’Afrique, comme au temps de la colonisation. Un non-dit de votre film, pour revenir à celui-ci ?

Dans le dernier épisode de la série, nous parlons de la mise en place du néocolonialisme à travers la figure de Mobutu (ancien président du Zaïre, actuelle République Démocratique du Congo, Ndlr). Dans les premières décennies de l’indépendance, ce néocolonialisme concernait surtout la France, comme on vient de l’évoquer, la Belgique et les États-Unis. Aujourd’hui, la Chine, l’Inde et même la Turquie s’intéressent de plus en plus à l’Afrique. Il est un peu tôt pour savoir ce que va donner cette nouvelle “ruée” et comment les pouvoirs en place sur le continent vont y faire face. Cependant, dans un film historique, il est dangereux de faire de la prospective. L’avenir n’est jamais écrit et, comme mon père, je suis un incurable optimiste. J’espère de tout mon cœur qu’une nouvelle génération de femmes et d’hommes va émerger et relever les défis de l’Afrique de ce siècle.

En 1994, vous aviez produit le film Islamisme, le nouvel ennemi ? Aviez-vous vu venir le phénomène ?

À l’époque, la guerre civile faisait rage en Algérie et en Égypte, mais le Sahel était épargné. Malheureusement, la violence meurtrière a traversé le Sahara. Je ne me lancerai pas dans une analyse qui serait forcément réductrice, mais je constate que si le djihadisme ne disparaît pas, il ne séduit qu’une minorité de la population.

On ne peut pas construire une société à partir de l’amour de la mort. Mais cette tentation nihiliste existe, il est important de la regarder et de la comprendre. Et pour la contenir, voire, un jour, la vaincre, il est nécessaire d’offrir un projet d’avenir aux peuples de la région.

L’identité est au cœur de votre œuvre : Juifs et musulmans, si loin si proches, Musulmans de France, Derrière le voile, et vos livres le polar Arab Jazz et S’Appartenir… Qu’est-ce qui inquiète de nos jours ?

Depuis la chute des régimes communistes, on nous dit qu’un seul monde est possible, une seule manière d’organiser la société : le libéralisme économique. L’ultra-libéralisme, même. Une idéologie qui finit par s’avérer aussi hostile au pluralisme de la pensée que ce que l’on appelait le socialisme réel. Mais les êtres humains ont besoin d’autre chose pour se sentir exister. De quelque chose qui les dépasse. L’identité peut remplir ce rôle. Cela peut être positif tout autant qu’inquiétant. On le voit bien à travers les crises que traverse le Sahel aujourd’hui, entre djihadisme et conflits ethniques manipulés par des leaders mal intentionnés. On le voit en Europe avec la montée des mouvements dits populistes et qui ne sont autre qu’une nouvelle version de la vieille extrême-droite. On le voit en Inde, en Chine, en Birmanie, avec les violences contre les minorités musulmanes. Mais que l’on ne s’y trompe pas : que les victimes soient des Rohingyas ou des chrétiens d’Irak; que les tueurs soient des extrémistes bouddhistes ou des djihadistes, c’est toujours la même chose qui se joue : le refus de l’Autre. J’en viens parfois à regretter le bon vieux temps de la lutte des classes. Au moins, les gens ne se battaient pas contre d’autres victimes du système d’inégalité, mais contre ceux qui les exploitaient.

Quels rapports entretenez-vous avec la Mauritanie ?

La Mauritanie est le pays de mon père. Un pays dans lequel je n’ai pas grandi et dont je ne parle aucune des langues. Un pays qui, pourtant, a toujours été très présent dans ma vie, même avant que j’y vienne pour la première fois, à l’âge de quinze ans. Je suis très proche de mes sœurs et de mes nombreux cousins qui vivent ici. C’est toujours un bonheur d’y revenir, de sentir que même si je ne vis pas là, j’y ai ma place. Cela fait partie de mon équilibre dans l’existence.

La sortie officielle de Décolonisations est prévue pour quand ?

La série passera sur Arte le 7 janvier à 20h50 (19h50 GMT) et elle sera en ligne sur le site d’Arte dès le 31 décembre, donc deux jours après sa projection ici ! Ensuite elle sera diffusée par TV5 et d’autres chaînes. Il faut souligner, enfin, sa sortie en livre aux éditions du Seuil en mars prochain, peu de temps, hasard de calendrier, avant le debut de la Saison Africa 2020 à Paris !

                                                                                                           

Propos recueillis à Nouakchott par Bios Diallo

En savoir plus

Filmographie

  • Juillet 2009 : Musulmans de France, trois documentaires de 52′ produits par la Compagnie des Phares et Balises – France 3
  • Janvier 2009 : Un choix pour la vie, documentaire de 52 minutes produit par Point du Jour – France 2 (diffusion « infra-rouge » mai 2009)
  •  2006 – 2009 : la télé des sénégalais, la télé des kéralais, la télé des panaméens, la télé des tamoulsla télé des lettons, dans Toutes les télés du monde magazine de 26 minutes produit par Point du Jour – Arte
  • Mai 2005 : Born Again, documentaire de 52 minutes produit par Point du Jour – Arte, Planète, France3-Alsace, RTSR (Suisse Romande)
  • Juin 2002 : Contes Cruels de la Guerre (Congo-Brazzaville) – documentaire de 51′ produit par baetc – réalisé en collaboration avec Ibéa Atondi. Primé au « Festival Cinema Africano » de Milan. Autres festivals : « États Généraux du Film Documentaire » de Lussas ; « Escales Documentaires » de La Rochelle ; « Festival International du Film d’Amiens » ; « Vues d’Afrique » à Montréal. Edité en DVD par le Ministère des Affaires Etrangères dans le cadre de la collection « L’Afrique noire se regarde »
  • Avril 2000 : La Parole des Sourds, documentaire de 52′ produit par Point du Jour – co-auteur Daniel Abbou – tourné dans un Centre d’Aide par le Travail – France 2
  • 1997-2006 : série de documentaires (France 5) dont : Nationalité : Sourd ! (surdité et immigration) ; Entrer dans le monde des Signes ; Hôpital Sainte-Anne-Pavillon J ; Gustave Baguer, lieu de mémoire (école et surdité)
  •  Juillet 1997 : Lajji, businessman africain, produit par Periscoop, réalisé en collaboration avec Brigitte Delpech 52′, Canal +
  • Mai 1996 : Sur la route des Croisades, documentaire de 73′ produit par Arts-Maillot, ARTE. (Adapté de l’œuvre de Jean-Claude Guillebaud)
  •  Juin 1994 : Islamisme : le nouvel ennemi ?, documentaire de 65′ produit par Boyard Production, ARTE
  • Juin 1993 : Derrière le voile, la séduction en Mauritanie, Produit par Periscoop. Réalisé en collaboration avec Brigitte Delpech. 52′, Canal +, RTSR, SBS (Australie) et TVE (Espagne) Sélectionné au Festival de documentaires de l’Institut du Monde Arabe en octobre 1993
  • Mai 1992 : Enfants et femmes du Burundi, 26′ – UNICEF.
  •  Août 1991 : URSS-Afrique, voyages d’amour, documentaire de 52′ produit par Taxi Vidéo Brousse. réalisé en collaboration avec Brigitte Delpech / Canal+, RTSR, Planète câble, et Télé Monte-Carlo
    Septembre 1988 : Économie de la débrouille à Nouakchott, 26′. Documentaire auto-produit réalisé en collaboration avec Brigitte Delpech. Primé aux festivals « Vues d’Afrique » de Montréal et « Tam-tam vidéo » de Rome, diffusé par la TV québécoise et le CNDP.

Bibliographie

  •  Le livre du retour, Ouvrage Collectif, Paris,  Ed. Autrement, 1997.
  • Arab jazz, Paris, Viviane Hamy, 2012
  • S’Appartenir, Paris, Viviane Hamy, 2016

Source : Traversées Mauritanides

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source : www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer