Les grandes bibliothèques, des chefs-d’œuvre architecturaux

Sur le front de mer de Long Island City, une pépite architecturale vient de sortir de terre : la Hunters Point Library, la nouvelle bibliothèque publique de l’arrondissement du Queens (la 217e pour la ville de New York). Un bloc de béton rectangulaire au fini argenté, avec de grandes ouvertures irrégulières de verre et de métal sculptées dans les façades.

Parmi les six étages baignés de lumière naturelle, la promesse est riche : plus de 50 000 livres à disposition, dont des collections en espagnol et en chinois, mais aussi un imposant cyber center, un auditorium, un centre d’éducation à l’environnement, un étage jeux vidéo réservé aux adolescents, un café, un toit avec terrasse et patio…

« Un phare pour la ville »

 

Le mobilier est signé des grands designers Charles et Ray Eames et Jean Prouvé. En jouant sur les verticales, l’architecte américain Steven Holl (The Reach au Kennedy Center, à Washington, la Cité de l’Océan, à Biarritz) secoue le modèle traditionnel des bibliothèques, d’habitude plus en longueur. « Ce bâtiment sera un phare pour la ville », a promis aux journalistes son directeur, Dennis Walcott.

La toute nouvelle Hunters Point Library dans le Queens, à New York.
La toute nouvelle Hunters Point Library dans le Queens, à New York. Paul Warchol

 

La bibliothèque est, comme la maison individuelle, l’habitation collective, le théâtre ou encore l’édifice religieux, l’une des constructions basiques de l’histoire de l’architecture. Dans l’ère moderne, les plus grands noms s’y sont frottés, de Marcel Breuer à Mies van der Rohe. Une affection des professionnels qui n’a jamais fléchi. Mieux, les bibliothèques suscitent aujourd’hui un regain d’intérêt, notamment des touristes, qui en diffusent les photos sur les réseaux sociaux.

La Hunters Point Library dans le Queens. Les six étages sont baignés de lumière naturelle.
La Hunters Point Library dans le Queens. Les six étages sont baignés de lumière naturelle. Paul Warchol

 

En outre, alors que nombre d’établissements publics sont aujourd’hui barricadés pour des raisons de sécurité, les bibliothèques sont par définition ouvertes aux visiteurs. Et les médias ne manquent plus une miette des inaugurations en grande pompe partout dans le monde, et des sites spécialisés comme Dezeen ou The Architectural Review ont glissé les bibliothèques dans leurs rubriques aux côtés des musées et des hôtels.

C’est la Bibliothèque nationale de France (BNF) qui, en 1995, fait entrer l’Hexagone dans le cercle restreint et prestigieux de ces blockbusters architecturaux : la conception de l’architecte Dominique Perrault, envisageant la bibliothèque comme un monument et non un simple bâtiment, a marqué les esprits.

Oodi figure dans la liste des 100 plus beaux lieux du monde établie ar le magazine américain « Times ».
Oodi figure dans la liste des 100 plus beaux lieux du monde établie ar le magazine américain « Times ». Tuomas Uusheimo

 

Aujourd’hui, la référence est Oodi, la bibliothèque d’Helsinki, qui depuis son ouverture fin 2018 a accueilli plus de deux millions de visiteurs (dont beaucoup d’étrangers). Dans ce pays peuplé d’amoureux du livre, le concours international visant à déterminer la future architecture du bâtiment avait suscité un grand intérêt et c’est une firme locale, ALA Architects, qui avait remporté la mise parmi 544 projets concurrents.

Des constructions spectaculaires

Posé face au Parlement finlandais, ce gros bloc de verre et de bois se compose de trois vastes étages multifonctionnels qui vont de la suractivité administrative et événementielle du grand hall du rez-de-chaussée au calme « paradis du livre » tout en haut. Des nuages artificiels encouragent la pensée à vagabonder en contemplant la vue panoramique sur le centre-ville. Élue bibliothèque de l’année par ses pairs, Oodi figure aussi dans la liste des 100 plus beaux lieux du monde, établie par le magazine américain Times.

À ses côtés dans cette prestigieuse sélection, la bibliothèque centrale de Calgary, au Canada, fête elle aussi sa première année d’existence. Plus de 1,6 million de personnes ont déjà visité ce « chef-d’œuvre architectural », selon le Times. Une construction spectaculaire que l’on doit au cabinet américano-norvégien Snohetta, qui avait fait sensation avec la rénovation de la mythique bibliothèque d’Alexandrie, en 2001.

« Les grandes bibliothèques stimulent notre imagination car elles représentent un défi difficile à relever », Antii Nousjoki, architecte

À Calgary, c’est la forme extérieure qui fascine : le bâtiment enjambe une voie de chemin de fer qui semble avoir été creusée, comme un tunnel, dans une montagne de bois stylisée, sertie de cristaux de verre. La bibliothèque est le plus gros investissement public local réalisé depuis les Jeux olympiques de 1988, autant dire qu’il ne fallait pas se tromper. « Nous voulions dessiner une structure qui donne le sentiment d’avoir toujours été là, qui soit en symbiose avec le paysage local », explique l’Américain Craig Dykers, de Snohetta.

Pourquoi cet engouement actuel des architectes pour ces temples du savoir ? « Les grandes bibliothèques stimulent notre imagination car elles représentent un défi difficile à relever », estime Antti Nousjoki, cofondateur du cabinet ALA Architects. Les usages technologiques évoluant à grande vitesse, les agences sont en effet contraintes de sans cesse réinventer leurs propositions d’aménagement. Ainsi, la finlandaise Oodi propose aussi une « plateforme utilisateur ouverte » pour la couture, le tricot, les jeux, la sculpture, la musique ou la cuisine. Des machines à coudre sophistiquées y croisent des imprimantes 3D dernière génération, toutes à disposition des visiteurs. Une offre qui contribue largement à son statut de bibliothèque étalon.

La bibliothèque centrale de Calgary au Canada.
La bibliothèque centrale de Calgary au Canada. Michael Grimm

 

Sa cousine de Calgary est, elle, équipée de studios pour la création de vidéos et de podcasts, dont la location est gratuite. « Les grandes bibliothèques se sont récemment transformées en centres sociaux et communautaires. Un tout-en-un finalement assez surprenant. Ce ne sont plus vraiment des bibliothèques, mais des lieux culturels ouverts, où l’on se rassemble autour d’un bien qui, dans ces espaces, semble encore partagé par toutes les classes sociales : la diffusion de l’information et de la connaissance », estime Aaron Betsky, critique d’architecture et président de l’école d’architecture de Taliesin (États-Unis).

Mais à l’heure d’Amazon, des smartphones et du Wi-Fi gratuit, certains se demandent s’il est encore pertinent de construire des lieux aussi gigantesques et onéreux : « Ceux qui tiennent ce genre de discours sont en général des privilégiés, lance Craig Dykers, de Snohetta. À Calgary, la bibliothèque est la principale source d’accès à l’information et à la technologie pour beaucoup de gens. »

La disparition du livre

Le concept de bibliothèque a plutôt bien évolué donc, à un détail près : les livres. Tandis que l’offre numérique se développe, la surface qui leur est réservée est de plus en plus réduite. Seul un tiers de l’espace total de Oodi est consacré au rangement des 100 000 livres disponibles qui, pris d’assaut à l’emprunt, n’ont même pas le temps de réintégrer les étagères…

« La délicate conservation des ouvrages et leur numérisation accentuent le phénomène. » Guillaume de Laubier, photographe

Autrement dit, le livre, l’objet totem de ces cathédrales culturelles, disparaît. « La délicate conservation des ouvrages et leur numérisation accentuent le phénomène, confie le photographe Guillaume de Laubier, qui a publié l’ouvrage Bibliothèques du monde (éditions de La Martinière). Cette absence de plus en plus flagrante du livre dans les rayonnages m’a incité à me cantonner aux bibliothèques anciennes et traditionnelles, celles qui sentent encore le papier jauni et l’humidité. »

La « bibliothèque fantôme » trouve sa manifestation la plus flagrante en Chine. Inaugurée fin 2017 par le bureau néerlandais MVRDV, Tianjin Binhai impressionne la communauté architecturale et Internet avec son immense auditorium en forme d’œil rempli d’étagères de livres telles des vagues incessantes. Mais son vernis craquelle peu après : les ouvrages sont pour une grande partie des trompe-l’œil imprimés sur des plaques d’aluminium afin de créer une illusion d’optique.

Tiajin Binhai, en Chine, est remplie d’étagères de livres… dont la plupart sont des trompe-l’œil.
Tiajin Binhai, en Chine, est remplie d’étagères de livres… dont la plupart sont des trompe-l’œil. Ossip van Duivenbode/ADAGP

 

Celle que l’on attendait comme la « bibliothèque du futur » se transforme alors en mausolée du livre, comme une relique devant laquelle on viendrait s’exhiber, ou se recueillir. Une hérésie qui, au royaume de la connaissance, a de quoi faire blêmir, mais recueille chaque jour plus de « likes » sur Instagram.

Anne-Lise Carlo

Source : M Le Magazine du Monde (Le 06 décembre 2019)

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