Droits humains – À Lagos, les pauvres n’ont plus droit de cité

En se développant à un rythme effrené, la mégalopole nigériane exclut les plus pauvres. Le quotidien britannique a suivi une famille de pêcheurs qui a été expulsée de son quartier. Nous publions ce reportage à l’occasion de l’opération “10 jours pour signer”, organisée par Amnesty International, dont Courrier international est partenaire.

Au marché d’Ajah, à Lagos, de gros poissons-chats mouchetés se tortillent dans les seaux peu profonds du stand de Tinu Huntontor. De temps en temps, l’un d’eux saute hors de l’eau et frétille dans une flaque boueuse jusqu’à ce que la vendeuse de 42 ans le ramasse. Dix-huit heures par jour, presque tous les jours, les clients vont et viennent devant elle. Ils marchandent, ils sourient et bavardent, comme ils le font depuis des décennies. Autrefois, grâce à ce travail, Tinu réussissait à faire vivre sa petite famille dans un quartier de pêcheurs installé au bord de la lagune de la capitale économique nigériane. Mais désormais elle a plus de mal à subvenir aux besoins de sa famille.

En 2017, ils sont passés de cinq à une bonne vingtaine sous le même toit. Tinu a accueilli chez elle sa mère, cinq de ses onze enfants et ses petits-enfants. Tous ont été expulsés de l’endroit où ils vivaient depuis toujours : Otodo Gbame, un autre quartier informel. Au total, environ 30 000 personnes ont été chassées, quand la police et des mercenaires ont rasé leurs habitations.

L’urbanisation est souvent vue depuis l’Occident. Le terme évoque de jeunes cadres entassés dans de grandes métropoles, vivant dans des micro-appartements, à l’intérieur de gratte-ciel de plus en plus hauts. Mais ces trente prochaines années, l’Afrique sera le moteur de la croissance démographique. Et les conséquences de l’urbanisation sur ce continent nous révèlent comment vivra l’essentiel de l’humanité en 2050.

Scolarisation perturbée, maisons détruites

 

La population de l’Afrique subsaharienne doit doubler d’ici à 2050 : elle dépassera alors le seuil de 2 milliards d’habitants. Actuellement, 43 % des Africains vivent déjà en ville, et ce chiffre va fortement augmenter, à mesure que les jeunes vont s’installer dans les villes. Selon les estimations, 10 millions de personnes s’installeront à Lagos entre 2020 et 2035 – à peu près 10 fois plus que le nombre de personnes qui s’installeront à Londres sur la même période. Partout, cette urbanisation s’accompagne de spéculation immobilière. Pour engranger plus d’argent, les promoteurs expulsent les habitants de quartiers informels, qui ne paient souvent aucun loyer.

Pour la famille de Tinu, les conséquences de cette urbanisation à tout va ont été dévastatrices : la scolarisation des enfants a été perturbée, les maisons dans lesquelles certains vivaient ont été détruites, les petits commerces sont anéantis. Au Nigeria, où la population est beaucoup plus jeune – et où plus de la moitié des 15-35 ans sont au chômage ou ont un emploi précaire –, les familles doivent aussi partager leurs moyens, qui sont très limités.

 

“Avant, ça allait, mais désormais j’ai beaucoup de mal à nourrir tout le monde avec le peu d’argent que je gagne au marché”, confie Tinu. Ses frères vont pêcher tous les jours dans la lagune sur des embarcations de fortune. Ils font parfois des boulots manuels ; leurs épouses aident Tinu à fumer des poissons qu’elle vend en plus des poissons frais qu’elle achète au marché de gros. La famille partage tout : la garde des enfants comme la nourriture et la boisson. La cour poussiéreuse de la maison est à la fois le salon, la cuisine, l’usine de transformation du poisson et l’aire de jeu. “Pour nous tous, les enfants sont la priorité absolue”, explique Tinu.

Croissance explosive et expulsions forcées

 

Il y a quelques mois, Tinu est devenue le principal gagne-pain de la famille. Peter, son frère aîné, a été abattu par balles devant chez elle lors d’un règlement de comptes entre gangs. Ces bandes à la botte d’hommes puissants se disputent un territoire où l’on extrait le sable de la lagune qui alimente les chantiers de la ville.

Au train où vont les choses, ça n’augure rien de bon pour la vie de la famille. “L’urbanisation, si elle n’est pas bien planifiée, entraînera certainement de nouvelles expulsions”, affirme Judd Devermont, directeur de la région Afrique au Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS). “La majorité des grandes villes africaines n’ont pas été pensées pour faire face à une croissance explosive, ajoute-t-il. En réfléchissant en amont au développement démographique et à la croissance urbaine, les pouvoirs publics pourraient minimiser les conséquences des expulsions forcées.”

Mais, à Lagos, rares sont ceux qui se préoccupent de l’aménagement de la ville. “[Les expulsions] se poursuivent en toute impunité. L’urbanisation galopante, la hausse du prix du foncier et la multiplication des projets immobiliers haut de gamme continuent d’aggraver le phénomène. Tout porte à croire que ça n’est pas près de s’arrêter”, analyse Megan Chapman, cofondatrice de Justice and Empowerment Initiatives (JEI), une association présente au Nigeria et au Bénin qui lutte contre les expulsions forcées. “Souvent, cela ne fait rien d’autre que gâcher des vies.”

“Nous ne sommes nulle part en sécurité”

 

Cela fait deux ans que les proches de Tinu ont été chassés de chez eux. Des vaches paissent parfois sur les décombres de leur ancien quartier, désormais envahi par les plantes et submergé d’eau pendant la saison des pluies. Non loin, une banderole vante des pavillons neufs vendus à -20 % avec un échéancier de remboursement souple.

Les rumeurs racontent désormais que le quartier voisin de celui de Tinu – des cabanes de fortune construites sur pilotis – va à son tour être détruit. “Regardez ce qui se passe, dénonce Tinu en montrant du doigt les camions-bennes qui vont et viennent. Un jour, on va sûrement être virés d’ici. Si toute la famille n’était pas là, je partirais dès maintenant.”

Sa mère, Mary Kunnu, a 78 ans. Ses tatouages tribaux se sont estompés et déformés avec le temps. Elle se demande ce qu’il adviendra de la famille. Il y a bien la maison de sa sœur. Elle qui a élevé Tinu s’est installée dans un autre quartier quand elle a été expulsée d’Otodo Gbame. Mais elle héberge déjà une trentaine de personnes. “J’espère que Dieu va faire quelque chose, confie Mary Kunnu. Nous ne sommes nulle part en sécurité.”

Neil Munshi

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