Pour moins d’inégalités, les bibliothèques américaines suppriment les pénalités de retard

Une mesure permettant d’éviter que les personnes les plus défavorisées soient privées de tout accès à la culture.

Quelques euros d’amende pour avoir rendu son livre à la bibliothèque après la date fixée, c’est bien normal, non? Sauf que pour les plus précaires d’entre nous, une telle pénalité peut vite signifier la fin de tout accès à la culture. Ne pas pouvoir régler sa dette à l’instant t, et donc conserver le livre encore plus longtemps que prévu, c’est forcément faire augmenter le montant de la pénalité de retard… et ainsi de suite, formant un cercle vicieux auquel les personnes les plus pauvres sont hélas très habituées.

Dans un article consacré à ce sujet et publié sur le site de la NPR, la journaliste Emma Bowman cite l’exemple de Diana Ramirez, usagère de la bibliothèque publique de San Diego, dont les possibilités d’emprunt ont été suspendues pendant près de dix ans parce qu’elle n’avait pas pu régler une amende de 10 dollars (dont le montant avait fini par tripler avec les années). À San Diego comme dans de nombreuses bibliothèques américaines, les petites pénalités peuvent s’accumuler sans conséquence, mais le fait de passer la barrière des 10 dollars dus provoque le blocage du compte jusqu’au règlement de l’amende.

Aujourd’hui âgée de 23 ans, la jeune femme explique que non seulement cette sanction l’a coupée du monde des livres, mais qu’elle l’a également privée d’un accès régulier aux ordinateurs de la bibliothèque. «Je ne pouvais plus m’en servir pour faire mes devoirs ou postuler à des offres d’emploi», explique-t-elle. «Comme je ne possède pas d’ordinateur, la bibliothèque était la seule façon pour moi d’avoir accès à l’informatique.»

Si Emma Bowman a interrogé Diana Ramirez, c’est parce que celle-ci fait partie des 130.000 utilisateurs et utilisatrices qui devaient quelques dollars (ou plus) à la bibliothèque de San Diego mais qui ont finalement bénéficié d’une amnistie générale en avril dernier. Cette décision fait suite à une enquête interne montrant que près de la moitié des personnes ayant un compte bloqué pour cause de pénalités non réglées provenaient des deux quartiers les plus défavorisés de la ville. «Je n’avais jamais réalisé que cela puisse avoir un tel impact», reconnaît Misty Jones, qui dirige la bibliothèque de San Diego.

San Diego est loin d’être la seule ville américaine à décider de passer enfin l’éponge sur des années de dettes non honorées par des gens qui n’en avaient simplement pas les moyens. À Chicago et à Boston, de telles mesures ont également été adoptées il y a peu. En janvier dernier, c’est même l’American Library Association, regroupant les bibliothèques du pays, qui a pointé du doigt l’inéquité sociale que constituait l’attribution de pénalités financières aux usagers et usagères n’ayant pas rendu un titre à temps.

Retours en force

 

La remise des compteurs à zéro a eu des effets formidables: un grand nombre d’usagers et d’usagères a fini par retourner dans les bibliothèques dont l’accès leur avait été temporairement interdit. À Chicago, dans les trois semaines suivant l’adoption de la mesure, le nombre de biens culturels restitutés a augmenté de 240%. À ce stade, la bibliothèque chicagoane se targuait même d’avoir déjà enregistré 400 renouvellements de cartes de plus qu’à la même date l’année passée.

Les statistiques montrent également que les pénalités de retard touchent énormément les plus jeunes, puisqu’à Chicago, un quart des comptes bloqués pour non-règlement appartient à une personne âgée de moins de 14 ans.

La mesure n’a évidemment pas plu à tout le monde, comme cet habitant de Baltimore interrogé par la journaliste, qui dit craindre que cette mesure encourage une partie des usagers et usagères à garder les livres et DVD aussi longtemps que souhaité. Ce ne sera vraisemblablement pas le cas, puisqu’en cas de non-restitution d’un ouvrage, les personnes se verront signifier qu’elles ont une semaine pour le rendre, période au terme de laquelle leur carte sera bloquée jusqu’à restitution. Soit une mesure plus éducative que punitive. En cas de perte du livre ou DVD empreunté, il faudra en revanche rembourser le prix de l’objet, ou fournir à la bibliothèque une nouvelle copie de la même édition.

Paradoxalement, le fait de ne plus courir après les pénalités de retard pourrait bien permettre aux bibliothèques américaines de réaliser des économies. L’article cite l’exemple de celle de San Diego, où 1 million de dollars a été dépensé… pour ne finalement récupérer que 675.000 dollars de pénalités. Au final, le fait d’arrêter de distribuer des amendes semble arranger tout le monde, si ce n’est le pourcentage réglementaire de personne insatisfaites.

Repéré par Thomas Messias

Repéré sur NPR

Source : Slate (France)

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source : www.kassataya.com

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