Au Sénégal, Edouard Philippe rend un sabre et vend des missiles

La visite de deux jours du premier ministre français à Dakar a été placée sous le signe des armes avec la restitution d’un sabre et quelques signatures de contrats d’armements.

C’était une visite éclair placée sous le signe du sabre. Arrivé samedi soir à Dakar dans le cadre d’un déplacement de quarante-huit heures, le premier ministre français, Edouard Philippe, a restitué au Sénégal, dès dimanche, l’épée d’El Hadj Oumar Tall, fondateur de l’empire Toucouleur qui s’étendait de la Guinée au Mali et guide spirituel de la Tidjaniya, la plus grande confrérie soufie du Sénégal.

« Il se trouve que j’ai un lien particulier avec les sabres. J’en possède un qui me suit partout, dans mes différents bureaux, y compris sur celui de Matignon, a confié le premier ministre dans son discours au palais présidentiel. C’est l’arme noble par excellence. Celle du commandement et, donc, de la responsabilité. » Cette nécessité de commandement, Edouard Philippe en a fait le fil rouge d’une visite qui s’est d’abord attachée à souligner les impératifs sécuritaires de la région sahélienne.

Une délégation de six ministres

 

Accompagné de six ministres – dont le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, et la ministre des armées, Florence Parly –, sept parlementaires des délégations culturelles, économique, institutionnelle, sportive et éducative, le premier ministre a supervisé la conclusion de sept accords entre Paris et Dakar. Le Sénégal est le seul pays d’Afrique avec lequel la France entretient un tel rendez-vous annuel. « Une relation singulière » qui fait aussi de la France le premier bailleur et le premier investisseur du pays avec des échanges commerciaux qui se montaient à 911,1 millions d’euros en 2018, dégageant un excédent de 729,6 millions d’euros.

Parmi ces accords figurent la confirmation d’un prêt de 50 millions d’euros par l’Agence française de développement (AFD), visant à accompagner le Sénégal dans la mise en œuvre de réformes budgétaires et financières ; un partenariat politique, logistique et technique dans le cadre du Forum mondial de l’eau qui se déroulera à Dakar en 2021 ; un accord entre les ministères de la culture des deux pays pour renforcer la coopération muséale et soutenir le développement des industries culturelles et créatives ; ainsi qu’une lettre d’intention pour la poursuite des travaux du TER qui reliera la capitale Dakar à la nouvelle ville de Diamniadio.

C’est dans cette cité, qui sort petit à petit de terre grâce aux investissements internationaux, que le premier ministre a ouvert le 6e Forum de Dakar sur la paix et la sécurité en Afrique, rappelant « la communauté de destins » qui lie la France aux pays du Sahel, victimes du terrorisme. « Nous ne devons pas baisser la garde, a-t-il enjoint. La France est présente auprès de ses partenaires et son action est plus que jamais déterminée : nous sommes convaincus de la nécessité d’un partenariat plus large pour la sécurité et la stabilité au Sahel, en complément des efforts déployés par le G5 Sahel, et le Sénégal est un acteur important à cet égard. » Ce dernier, qui ne fait pas partie de cette force conjointe de 5 000 soldats de Mauritanie, du Mali, du Niger, du Burkina Faso et du Tchad, rejoindra les rangs du nouveau P3S, le « Partenariat pour la sécurité et la stabilité pour le Sahel » annoncé au G7 de Biarritz en août, par Emmanuel Macron et Angela Merkel.

Face à un G5 en manque de moyens, de plus en plus démobilisé face aux attaques meurtrières récurrentes, l’armée de terre sénégalaise, forte de 20 000 hommes et dont les effectifs devraient augmenter de 50 % à l’horizon 2 025, pourrait être un atout régional indispensable dans la lutte contre le djihadisme. Pour Matignon, le Sénégal est déjà « le pays clé dans notre stratégie de lutte contre la dissémination terroriste », « le modèle d’un nouveau type de coopération ». Fin 2019, la France aura dépensé 5,5 millions d’euros pour densifier la défense sénégalaise, dans des secteurs comme la cybersécurité, la lutte contre les trafics et la migration illégale. Les Eléments français au Sénégal, qui comptent 400 militaires, ont ainsi formé près de 4 000 soldats sénégalais, parmi lesquels les forces spéciales de la marine, dont le premier ministre a observé lundi un exercice de libération d’otages.

Missiles et patrouilleurs

 

Afin de renforcer l’arsenal militaire sénégalais, deux des accords signés dimanche comprenaient la vente, pour plusieurs millions d’euros, de trois patrouilleurs OPV58 du groupe français Kership ainsi que de missiles du groupe européen basé en France MBDA. Ils permettront de protéger les infrastructures gazières et pétrolières offshore qui feront du Sénégal un pays producteur aux alentours de 2021. Ils serviront aussi à mener des missions de lutte contre la pêche illégale et contre la piraterie, conjointement à la mission française Corymbe qui patrouille les eaux du golfe de Guinée.

Partant du sabre d’Oumar Tall, symbole de la domination et de la spoliation coloniale, Edouard Philippe a cherché à inaugurer une nouvelle ère de collaboration sécuritaire ; rappelant que celui-ci, issu des forges de Klingenthal dans le Bas-Rhin, était d’abord le fruit de la métallurgie du fer née en 2500 avant Jésus-Christ en Afrique. En restituant ce sabre, « alliage de nos savoir-faire », le premier ministre a exhorté les Etats d’Afrique de l’Ouest à s’unir pour ne « laisser aucune chance, aucune prise » aux groupes djihadistes dans le Sahel.

 

Matteo Maillard

(Dakar, correspondance)

 

Source : Le Monde (Le 18 novembre2019)

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