Quand les animaux sont appelés à la barre

Les 18 et 19 novembre, deux tribunaux trancheront des différends opposant l’un des canards, l’autre un cheval, à leurs voisins humains, dérangés par le bruit et l’odeur. Des problèmes de cohabitation qui ne concernent pas que les néoruraux.

Dominique Douthe ne sait pas encore si elle devra clouer le bec à ses canards prochainement. Cela lui fera de la peine si elle y est obligée. « C’est beau des canards qui chantent, soupire cette éleveuse de 67 ans. Et puis le bruit, c’est la vie. S’il n’y en a plus, c’est triste. » Mais ses voisins, à Soustons, dans les Landes, ne partagent pas cette philosophie : ils ont attaqué en justice Dominique pour ses volatiles, accusés de caqueter trop fort. Le couple mécontent a même fait déplacer un acousticien pour témoigner des nuisances sonores. Le tribunal d’instance de Dax rendra sa décision mardi 19 novembre.

Hasard du calendrier, la cour d’appel de Colmar aura tranché la veille une histoire assez semblable. Dans le village d’Orschwihr, dans le Haut-Rhin, des voisins se sont plaints de l’odeur du crottin de Sésame, le cheval de trait des viticulteurs du coin. De quoi se demander s’il est encore bon d’avoir des animaux dans son jardin.

Accusé de pousser des cocoricos trop dérangeants, le coq Maurice était devenu le symbole d’une cohabitation tendue dans les campagnes françaises.

Ces procès atypiques sont de plus en plus fréquents. Le plus emblématique reste celui du coq Maurice, sur l’île d’Oléron, qui s’était invité dans les pages du New York Times en juin. Accusé de pousser des cocoricos trop dérangeants, il était devenu le symbole d’une cohabitation tendue dans les campagnes françaises. La justice avait finalement donné raison à la propriétaire du gallinacé. De même, le tribunal d’instance de Guebwiller avait débouté les voisins de Sésame de leur demande, en juillet 2018, estimant que la présence d’un cheval n’avait rien d’anormal dans un tel environnement. Ce qui ne les a pas dissuadés de faire appel.

Aujourd’hui, Dominique Douthe n’est pas confiante. « Je me dis que, pour être vraiment tranquille, je devrais me séparer de mes bêtes, souffle celle qui élève oies et canards depuis trente-six ans. Sinon je ne garderai que les mâles, puisque ce sont les femelles qui chantent. »

Un cheval de trait pour éviter le tracteur

 

Comme elle, ils sont quelques éleveurs à baisser les bras, assure Etienne Gangneron, vice-président de la FNSEA, sans pour autant être en mesure de chiffrer le phénomène. « Ils en ont marre de se faire pointer du doigt », explique l’agriculteur du Cher. Surtout quand ils récoltent un procès alors qu’ils s’essayent à des pratiques plus responsables, comme c’est le cas de Marie et Jean-Paul Zusslin, les viticulteurs du Haut-Rhin. Pour leur domaine d’une quinzaine d’hectares, ils ont choisi il y a vingt ans une agriculture raisonnée. Faisant auparavant appel à un prestataire, ils achètent en 2012 leur propre cheval de trait, Sésame, qui pâture dans le pré derrière les vignes… Le même pré qui jouxte le gîte des voisins mécontents.

« Ce serait plus simple d’allumer un tracteur et de diffuser du glyphosate, rouspète Jean-Paul, assistant commercial du domaine. Cela sentirait moins mauvais, mais, quand ils développeront des cancers dans quelques années, ce sera une autre histoire. » Les viticulteurs ont reçu l’appui de leurs homologues de la région et d’associations équines, tandis qu’une pétition de soutien a récolté plus de 127 000 signatures. « Cela montre surtout le manque de tolérance que peuvent avoir les gens entre eux », conclut Jean-Paul.

Dans le Puy-de-Dôme, des nouveaux habitants s’étaient plaints des déjections… d’abeilles.

Les champions des protestations seraient les néoruraux. « Ils souhaitent retrouver des conditions de vie plus agréables qu’en ville, mais ne se rendent pas compte de l’activité qu’il y a aussi en milieu rural », assure Étienne Gangneron. Un comportement qui avait exaspéré Christophe Georges, maire du petit village de Pignols, dans le Puy-de-Dôme. Des nouveaux habitants s’étaient plaints des déjections… d’abeilles. Du pollen, en fin de compte. « J’en aurai entendu, pendant plus de dix ans en tant que maire, mais cela dépasse de beaucoup les limites ! », s’était-il insurgé sur son compte Facebook.

Un guide pour apaiser les tensions

 

Pour éviter ce genre de situation, la FNSEA tente de délivrer des petits guides aux nouveaux arrivants dans les campagnes. « Quand on explique les choses et que les agriculteurs font aussi des efforts, par exemple ne pas épandre juste avant le week-end, ça améliore les relations, note Étienne Gangneron. Il y a du travail d’anticipation à faire des deux côtés. »

Mais ne faut-il pointer du doigt que les néoruraux ? Le couple qui veut faire taire les canards de Mme Douthe a toujours habité dans le coin avant de s’installer dans sa nouvelle maison il y a un an. Idem pour les voisins de Sésame. Mais eux sont propriétaires d’un gîte. « Notre plainte n’a rien à voir avec la traction animale, précise Marie-Odile, gérante de l’établissement en question. Le problème est simplement le non-ramassage des déjections. » Selon elle, les mouches et les odeurs attaquent sa terrasse dès qu’il y a un peu d’humidité dans l’air. « Nous avions un couple d’Allemands qui venait depuis dix ans, raconte-t-elle. Une année, ils ont eu deux chevaux comme voisins. L’année suivante, trois. Celle d’après, ils ne sont plus revenus. »

En plus de ces clients perdus, le gîte pourrait maintenant avoir du mal à en attirer de nouveaux. De nombreux comptes anonymes ont fait baisser sa note sur Internet en postant des commentaires négatifs, voire injurieux ou menaçants, pour condamner cette démarche en justice. Ça ne sent pas bon pour les affaires.

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Robin Richardot

Source : M Le Magazine du Monde – Le Monde

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