Bolivie : Lâché par l’armée et conspué par la rue, Evo Morales démissionne

Le président bolivien a annoncé dimanche 10 novembre qu’il renonçait à ses fonctions, après trois semaines de protestations contre sa réélection. Le coup fatal a été porté par l’armée et par la police, qui lui ont retiré leur soutien dans l’après-midi, l’appelant à démissionner “pour le bien de la Bolivie”. La vacance du pouvoir place désormais le pays dans une situation dangereuse, estime la presse hispanophone.

 

“Evo Morales Ayma n’est plus président de la Bolivie” résume El Deber. “À 16 h 51 ce dimanche”, le dirigeant socialiste, “arrivé au pouvoir en janvier 2006, a démissionné après avoir été privé de l’appui de la police et des forces armées”, rapporte le quotidien de Santa Cruz.

“C’était impensable, mais c’est arrivé” réagit de son côté la Razón. “Après avoir passé près de 14 ans au pouvoir”, il n’a pas été “en mesure de contourner un conflit qui l’aura pris au piège” note le quotidien de la Paz.

La crédibilité du scrutin présidentiel du 20 octobre était contestée à la fois par l’opposition et la communauté internationale, qui évoquaient des fraudes. Depuis une dizaine de jours, la Bolivie était totalement paralysée par les grèves et les manifestations qui dégénéraient en affrontements quasi quotidiens avec les forces de l’ordre. Avant qu’Evo Morales ne démissionne, la journée de dimanche avait été marquée par de nouvelles violences entre manifestants et forces de l’ordre ainsi que des démissions en série de ministres et députés.

En se disant, dans la soirée, victime d’un “coup d’Etat civique”, le dirigeant bolivien a alimenté les craintes de nouveaux heurts. “Des actes de violence, des pillages, des attaques de civils et des atteintes à la propriété privée” ont été constatés “dans plusieurs villes de Bolivie” rapporte d’ailleurs le quotidien d’opposition Página Siete. “La Paz et El Alto sont les villes les plus touchées par la vague de terreur provoquée par des militants du MAS [Movimiento al Socialismo, le parti fondé par Evo Morales]” affirme le journal qui a décidé de suspendre sa parution lundi, pour des raisons de sécurité. Plusieurs chaînes de télévision dont Télévision Universitaria et Red UNO, ont elles aussi décidé d’interrompre leurs programmes, après avoir reçu des menaces, toujours selon Pagina Siete.

Un vide de pouvoir très dangereux pour la Bolivie

 

“Si pour beaucoup, il était un dirigeant antidémocratique qui s’accrochait au pouvoir, pour d’autres, en particulier les Boliviens pauvres, Evo Morales était un président qui donnait la parole à des millions de personnes. Premier dirigeant indigène que la Bolivie ait jamais connu, il a réussi à rendre une société profondément inégale plus inclusive” analyse Katy Watson, la correspondante de la BBC en Amérique du Sud. “Ses partisans parlent d’un coup d’Etat ; ses détracteurs de la fin de la tyrannie”. Ce qui est sûr, “c’est que des jours incertains” attendent “le pays le plus pauvre d’Amérique du Sud”, estime-t-elle.

Les démissions d’Evo Morales et de son vice-président jettent notamment une ombre sur la gouvernance du pays dans l’attente des résultats d’un nouveau scrutin. Aux termes de la loi, le président du Sénat est chargé d’assurer l’intérim en cas d’absence de président et de vice-président. Mais la présidente du Sénat, Adriana Salvatierra, a elle aussi démissionné dimanche soir. Selon l’avocat constitutionnaliste Gonzalo Hidalgo, interrogé par Opinión Bolivia, “il faut attendre dans un premier temps que l’Assemblée législative accepte la lettre de démission” du président. Puis, les parlementaires devront se rencontrer rapidement pour trouver une solution temporaire à la vacance du pouvoir. Ils pourraient notamment s’accorder sur la mise en place d’une commission intérimaire, en attendant de nouvelles élections.

“Le vide du pouvoir” est une situation “très dangereuse qui doit être réorientée de manière institutionnelle et démocratique le plus rapidement possible” estime El País dans un éditorial.

L’un des principaux leaders des “comités civiques” qui se sont opposés à Evo Morales, Luis Fernando Camacho, “a proposé la formation d’un conseil d’administration avec le haut commandement de l’armée et de la police. Une formule qui, malheureusement, évoque la rhétorique des coups d’État appartenant à une époque que la Bolivie a dû laisser derrière elle” s’inquiète le quotidien.

Noémie Taylor-Rosner

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