Terrorisme islamiste : « La radicalisation ne saurait se résumer à une liste d’indices faibles ou forts »

L’analyse du phénomène de la radicalisation donne lieu à des raisonnements trop simplistes, dénonce le géopolitologue Jean-Luc Marret dans une tribune au « Monde ».

Tribune. Les récents meurtres de policiers à Paris semblent avoir représenté un moment critique du débat national sur le terrorisme et, pour faire simple, sur la radicalisation djihadiste. Certains s’arc-boutent un moment sur la fragile santé mentale de l’assaillant, d’autres sur la stigmatisation, alors que la focale est toujours individuelle, jamais collective ; on s’égare dans l’exégèse des « signaux faibles et forts ».

 

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Le mot « radicalisation », délicat dans ses usages politiques et médiatiques, a probablement atteint désormais son apogée, tant font florès ses usages à tort et à travers, y compris, au passage, pour dénigrer les propos d’adversaires électoraux n’ayant rien à voir avec l’extrémisme violent et le terrorisme. Il y a quelques jours, les débats sur la radicalisation ont tourné autour de thèmes ou d’indices très appauvris comme « barbe ou pas barbe », « pratiques religieuses astreignantes ou pas », soit, à peu près, le degré zéro.

De nombreux travaux européens considèrent la radicalisation comme « un processus non linéaire et multivariable, qui peut conduire toute personne vers la violence physique ou verbale ». De ce point de vue dynamique, la radicalisation ne saurait se résumer à une liste descriptive et figée d’indices « faibles » ou « forts », c’est-à-dire des outils standardisés. L’emploi de ces catégories entraîne plutôt un appauvrissement de l’analyse, un individu ne se laisse pas parfaitement appréhender par une simple grille.

Des rationalités « différentes »

 

Ce qui ne signifie pas qu’il faille abandonner ces outils ; les opérationnels ont besoin de simplicité et de rapidité pour évaluer le comportement d’individus radicalisés, et possiblement dangereux en permanence ou temporairement. Ici, le simple est l’ennemi du mieux. Si la politique française de prévention a fait d’immenses progrès ces dernières années, au point d’être désormais comparable à d’autres politiques européennes, le mauvais usage de ces indicateurs dans le débat national conduit à un appauvrissement de la compréhension d’un phénomène fort complexe et évolutif.

« Après tout attentat, une opposition stérile s’impose à chaque fois : l’auteur avait-il toute sa tête ou non ? »

Il est aussi frappant de constater à quel point, après tout attentat, une opposition stérile s’impose à chaque fois : l’auteur avait-il toute sa tête ou non ? Dans les faits, évaluer une personne comme relevant de la psychiatrie ou souffrant d’un délire mystique pour nier le caractère terroriste de son acte, est discutable par de nombreux aspects, notamment du point de vue des effets ou encore vis-à-vis des victimes et de leurs proches. Mais aussi du point de vue des services qui seront chargés, ou pas, en fonction des estimations préalables, d’enquêter. Enfin, du point de vue politique : dans la routine quotidienne des flux d’information, « l’acte isolé d’un fou » n’a probablement pas le même impact sociétal qu’un acte « perpétré par un terroriste ».

Nous touchons ici aux usages politiques du mot « radicalisation ». On pourrait – devrait ? – tout aussi bien considérer qu’entre rationalité supposée et folie observée, il peut y avoir un continuum plutôt qu’une distinction nette : dans les faits, la rationalité des auteurs d’attentats est parfois volontairement altérée par un lourd recours à des anxiolytiques. De même, la fréquence des thématiques de sorcellerie ou d’envoûtement dans les représentations mentales de certains djihadistes français est tout de même de nature à montrer au minimum une rationalité disons « différente ».

Maîtrise de la taqîya

 

Tout cela est parfois source de problème. Dans les interactions quotidiennes, les praticiens en contact avec des « radicalisés djihadistes » estiment que leur comportement relève du concept de taqîya, soit une stratégie de dissimulation pour ne pas révéler que l’on s’apprête à commettre le pire. En fait, le concept de taqîya fait florès dans les prisons françaises, tandis qu’il est à peu près absent aux Pays-Bas ou en Suisse.

Dans le premier pays, une directrice d’un centre pénitentiaire de sécurité maximale nous déclara un jour qu’elle postulait que les cinq détenus au cœur du « couloir terroriste » lui cachaient certaines choses, mais que compte tenu des conditions de détention – à la fois draconiennes et modernes –, c’était un inconvénient mineur. Dans le second pays, les personnels pénitentiaires nous affirmèrent sans aucun doute que compte tenu du ratio personnels/détenus, parfois proche de 1 pour 1, l’institution et ses agents avaient le sentiment d’avoir une très bonne connaissance des détenus, sans aucun angle mort ni dissimulation.

« Les réseaux djihadistes ont produit des protocoles opérationnels pour les temps d’emprisonnement, y compris à base de dissimulation ou de postures d’adaptation »

Du côté des détenus, si l’on sait que les réseaux djihadistes ont produit des protocoles opérationnels pour les temps d’emprisonnement, y compris à base de dissimulation ou de postures d’adaptation, et que certains militants opérationnels à haute capacité ont été formés à ces mêmes postures, il n’est pas certain que le « tout-venant » parmi les détenus, et spécialement parmi ceux pour qui la djihadisation repose, pour faire simple, sur des facteurs peu intellectuels ou opérationnels, maîtrisent, voire connaissent ce qu’est la taqîya.

L’enjeu est pourtant de taille : la diffusion, la popularisation même du concept de taqîya impliquent qu’une attitude automatique de jugement, et donc d’évaluation, est appliquée peut-être trop largement. Nous avons ainsi vu qu’un détenu, par ailleurs timide et peu capable de verbalisation théologique, était perçu en raison même de sa discrétion intrinsèque comme un « émir » par un surveillant (stagiaire) avec lequel nous échangions quotidiennement. Bref, il serait bon de réintroduire un peu de complexité dans toutes ces affaires.

Source : Le Monde

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