Dr Faustin Ekollo : Remerciements au Président Aziz

Monsieur le Président,

Vous n’êtes plus au pouvoir.

En tant qu’étranger, simple conseiller technique de l’Ordre National des Notaires de Mauritanie, il ne me viendrait absolument pas à l’esprit de me mêler de la vie politique en Mauritanie, qui plus est publiquement. La présente correspondance se veut plutôt une ovation devant une exemplarité particulièrement pédagogique, dans une perspective arabe et africaine, et à l’occasion de cette dévolution démocratique et apaisée du pouvoir.

Je ne devrais même pas évoquer les anecdotes reçues des notaires qui, par exemple,  me disent leur fierté quand ils rentrent d’un voyage à l’étranger et atterrissent à Nouakchott.  Mais cela serait un point suffisamment consensuel et neutre.

Je pense que ma position permettrait néanmoins d’exprimer le même niveau d’approbation, sans complaisance, que d’autres d’observateurs internationaux. En effet, certaines mesures économiques et sociales prises sous votre direction ont ou auront des effets d’entrainement bénéfiques pour le plus grand nombre,  selon un consensus qui éloigne des querelles sur le bilan.

Mais l’objet de cette lettre de remerciement n’est pas de dresser un catalogue de réalisations.  Cela explique qu’en matière sanitaire, par exemple,  je passe sous silence la mise en place d’infrastructures hospitalières ou universitaires dont toute nation finit pas se doter,  à la mesure de ses moyens,  selon des variantes plus ou moins bien appréciées par les opinions ; comme je n’insiste pas sur les concertations autour du projet de couverture maladie universelle.

En revanche, je loue la marque personnelle du Raïs dans la mise en place de strictes restrictions concernant les évacuations sanitaires à l’étranger ; ces mesures avaient reçu un excellent accueil dans  l’opinion publique mauritanienne, à juste titre. C’est encore votre marque personnelle qui m’importe dans des mesures sociales particulièrement adaptées comme la fourniture d’électricité dans des conditions de forfait social à des quartiers défavorisés. Et que dire de ce poisson fortement subventionné,  à la disposition du plus grand nombre  dans de nombreuses localités ? Le petit Peuple mauritanien l’a plébiscitée en lui trouvant spontanément un nom affectueux : Poissons d’Aziz : سمك عزيز:

 

Sans aucun empiètement politique, en tant que technicien, j’aurais pu décrire assez objectivement certains progrès tangibles du Pays sous votre direction, en rappelant toutefois que nombre d’éléments positifs ne dépendaient pas de vous, pour faire bonne mesure. Mais j’observerai un quasi-silence  sur la zone franche de Nouadhibou ou sur le chantier naval, sur le nouveau port de Tanit, sur le très beau rapport 2014 du MAED sur LA STRATEGIE DU DEVELOPPEMENT DU SECTEUR PRIVE EN MAURITANIE,  sur l’intelligent projet commun avec le pays frère du sud en matière d’exploitation d’hydrocarbures ou sur la mise en œuvre des compétences locales pour l’admirable Grand Marché de Nouakchott, et j’en passe.

 

Vous avez déjà compris que ce quasi-silence n’est pas indifférence, ignorance ou mépris. Une anecdote personnelle indique abondamment le contraire. En tant que jeune avocat, praticien en droit des investissements internationaux, j’avais accompagné une délégation d’hommes d’affaires espagnols en Mauritanie, dans le cadre d’un périple africain, il y près de 25 ans. A l’époque, l’aéroport de Nouakchott était une source d’anxiété et de terreur qui donnait une image complètement négative dès l’entrée en Mauritanie. On voyait les limites de la ville aux  quatre coins cardinaux. Une ou deux fois,  par semaine,  un vent de poussière rouge recouvrait tout. Les intermèdes de courant électrique étaient si courts et irréguliers que ce serait un abus de langage de parler de délestage.  Il n’y avait que deux ou trois axes routiers passablement bitumés. Je m’étais juré de ne plus remettre les pieds en Mauritanie…

Bien sûr, personne ne peut sérieusement vous créditer des croissances démographiques et géographiques de Nouakchott ou de Nouadhibou, lesquelles ne vont d’ailleurs pas sans problèmes. Bien entendu, les municipalités de Nouakchott et de Nouadhibou ont bénéficié d’un encadrement de qualité qui ne dépendait pas de vous, et qui s’améliorera encore avec la mise en place effective de la régionalisation et l’arrivée de génération encore mieux formées. Evidemment, tout le monde connaît l’aide que des pays frères arabes ont apporté à la Nation, ne serait-ce qu’à l’occasion de la préparation du sommet arabe de Nouakchott. Mais tous ces éléments positifs ont bénéficié d’un cadre politique et d’un climat des affaires qui ont favorisé la mise en place de villes modernes dans lesquelles il fait bon vivre, contrastant avec les bidonvilles massifs dont j’avais été témoin il y a un quart de siècle. Des étrangers de niveau supérieur s’installent en Mauritanie et les étudiants mauritaniens à l’étranger reviennent au Pays, dans des proportions notables, une fois leurs études et stages terminés. Pour les fonctions de  directions administratives et économiques de la Chose publique, un effort sérieux de brassage permet, par exemple, d’associer de jeunes générations.

 

 

Monsieur le Président, vous n’êtes plus au pouvoir.

A cet égard, des chroniques d’histoire de l’antiquité méditerranéenne, pourraient faire croire que les peuples ne doivent rien à leurs dirigeants, quel que soit leur mérite ; un exemple célèbre concerne l’ostracisme dont fut frappé Thémistocle,  le grand dirigeant grec, héros de la victoire navale panhellénique contre les perses, à Salamine.

Mais la page que vous venez d’écrire, avec le Peuple mauritanien, mérite des considérations plus optimistes.

 

Oui, le Peuple de Mauritanie aussi mérite des félicitations. Pour cela, j’ai pensé à un texte du grand Poète arabe et africain Ahmedou Ould Abdelkader. Je vois, grâce à mon précepteur d’arabe, qu’il a écrit  un poème pour célébrer le peuple algérien après le cessez-le-feu ouvrant la voie à son indépendance. Je reproduis un extrait de ce poème tel que, sans retouche, sous forme de clin d’œil transposable au Peuple mauritanien, clin d’œil que l’on me pardonnera car je souhaitais aussi rappeler, sans blasphème, hasard du calendrier,  qu’à l’occasion de leur récent triomphe à la Coupe d’Afrique de foot, les algériens ont rediffusé ce texte massivement !

هنيئا هنيئا بنيل المراد          هنيئا هنيئا لشعب الجزائر

(هنيئا … هنيئا. أحمد ولد عبد القادر مجموعات شعرية الصفحة 12)

 

 

Ma seconde pensée est religieuse. D’après un Hadith précieusement rapporté par Boukhari, Ahmed et Abou Daoud, Ne remercie pas Allah celui qui ne remercie pas les gens :

لَا يَشْكُرُ اللَّهَ مَنْ لَا يَشْكُرُ النَّاسَ

Ce Commandement appelle les mauritaniens à observer une attitude moralement élevée à l’égard d’un Président qui a exercé le pouvoir en leur nom, sans démériter, bien au contraire, en tenant haut le Drapeau mauritanien, comme j’en rêve pour mon Afrique Centrale !

Oui, les mauritaniens doivent se tenir éloignés du spectre de certaines fins de vie politique qui ont terni des périodes de l’histoire dans certains pays, malgré les œuvres incontestables de leurs dirigeants.

 

Ainsi, en tant que camerounais, j’éprouve, comme la majorité de mes compatriotes, mais davantage à la lecture de ce Commandement sacré, une honte indicible de voir la dépouille du Président Ahidjo reposer provisoirement en terre sénégalaise. Je pense aussi à l’un des plus grands dirigeants de l’histoire du Mexique, celui qui a organisé sa modernisation entre la fin du 19e siècle et le début du 20; celui qui a fait passer le chemin de fer de quelques centaines de km à plus de 19.000 km, doté le pays massivement d’instruments de communication comme le téléphone, fait implanter hôpitaux et universités en nombre. Il est enterré à Paris. Mais Porfirio Diaz, c’était son nom, avait aussi passé ses dernières années à empêcher une transmission normale du pouvoir, s’installant dans la tentation tragiquement connue de la majorité des pays africains et arabes de la présidence à vie. Plus près de nous, la Côte d’Ivoire paie encore le fait que le grand président Houphouët Boigny  n’ait pas organisé, de son vivant, une transition avec un minimum de consensus. Au Sénégal, pays encore considéré comme un modèle de démocratie en Afrique, l’incapacité du président Wade  de s’effacer proprement,  et à temps,  a contribué à alourdir le climat dans lequel se sont tenues les dernières élections. Dans un mauvais feuilleton, le Président Mugabe a tenu à conduire le Zimbabwe au bord du gouffre avant d’être poussé sans gloire vers la sortie par une armée acclamée par la population. Et que dire des convulsions inutiles dans lesquelles le maintien caricatural au pouvoir du Président Bouteflika a plongé l’Algérie, malgré la maturité salvatrice dont fait preuve le Peuple algérien pour le remplacer ?

 

Monsieur le Président, vous avez évité à la Nation ce type de risques,  alors que vous disposiez d’une indiscutable marge de manœuvre et en dépit de nombreux appels à retoucher la Constitution. Ce faisant, vous avez fait œuvre d’éducation pour les mauritaniens. Vous avez aussi montré la voie à d’autres pays arabes ou africains. Vous avez réussi à attirer une publicité internationale massivement avantageuse sur la Mauritanie.

 

Il y a toujours des imperfections à relever.

Mais, parmi ces imperfections, je refuse de penser à cette petite coupure d’internet après le suffrage présidentiel. C’est une erreur qu’il faut relativiser et qui n’a eu aucune incidence sur la qualité du scrutin et son esprit. Elle était de plus désintéressée, votre souci étant de transmettre la conduite du Pays à votre  Successeur, dans certaines conditions de paix et de sécurité. De plus, je ne peux manquer de comparer avec mon Afrique Centrale ;  on y coupe internet pendant plus d’un an lorsque quelques personnes protestent contre des manipulations de la Constitution ; on y coupe internet pour empêcher toute transparence dans des élections ; on y coupe internet pendant près de quatre mois dans deux régions sur dix au prétexte que la population y revendique des droits, sans docilité. De ce point de vue aussi, la Mauritanie s’est placée du côté de la lumière et de la paix. Pour avoir montré la valeur qu’elle attache à cette paix, par sa réaction modérée à cette petite erreur, l’opposition mauritanienne est à saluer, dans les perspectives panarabes et panafricaines dans lesquelles je me place.

La paix dans une nation n’est jamais définitivement acquise. De vieilles nations,  comme l’Espagne aujourd’hui ou la Grande-Bretagne il y deux décennies, nous le rappellent. La dévolution du pouvoir sous forme de respiration périodique contribue à cette paix. Dans nos nouvelles nations, il faut ajouter que la paix implique qu’une juste priorité soit réservée à la qualité de l’encadrement sécuritaire. A cet égard aussi, dans le cadre du G5 Sahel, les félicitations internationales qui ont été adressées à la Mauritanie, ne sont pas simplement diplomatiques. Mais, là encore, l’opposition a su spontanément respecter les limites du jeu politicien. Il faut bien reconnaître qu’elle n’aurait pas été mesurée et responsable si, à sa façon, elle n’appréciait pas votre attitude générale. 

 

J’entends toutefois une petite musique selon laquelle votre exemplarité dans la transmission du pouvoir s’expliquerait par une dette envers votre désormais Successeur. Si cela était vrai, votre attitude n’en serait que plus honorable puisque d’autres ne respectent même pas les dettes davantage sacrées qu’ils ont à l’égard de leurs patries.

 

Vous aviez déjà été félicité par des délégations officielles, observateurs internationaux, arabes et africains. La presse nationale a pu en rendre compte largement. L’hommage fut dense et sincère comme on aimerait en voir plus souvent dans le monde arabe et sur le continent africain. Nous attendons désormais, avec toute la déférence due à la Nation mauritanienne et à sa nouvelle Direction, que vous soyez traité avec tous les égards dus à votre rang, sans que vous n’ayez à solliciter et en dépit d’éventuelles erreurs que vous pourriez commettre dans le futur, ce dernier point n’étant pas une invite…

Avec en tête le Commandement rapporté par Boukhari, Ahmed et Abou Daoud, j’ai demandé à mon précepteur d’arabe comment vous dire le plus respectueusement, le plus solennellement et le plus sincèrement merci,  en arabe. Il m’a fait écrire : شكرا جزيلا لڪم

 

 

Faustin EKOLLO

Docteur en droit, conseiller technique de l’Ordre National des Notaires de Mauritanie

 

(Reçu à Kassataya le 29 juillet 2019)

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