Le flirt de Trump avec l’autoritarisme est de moins en moins drôle

On a beau avoir envie de rire des bouffonneries du président américain à l’étranger, il serait plus sage de s’en inquiéter.

Il est tentant de glousser devant le chapelet d’inanités proférées par le président Donald Trump lors du sommet du G20 à Osaka, au Japon, les 28 et 29 juin derniers.

Interrogé sur l’état du «libéralisme occidental», dont le président russe Vladimir Poutine venait de faire la nécrologie lors d’une interview accordée au Financial Times, Trump s’est mis à râler contre les démocrates progressistes de Californie, apparemment persuadé que c’était le sujet de la question.

Lorsqu’on lui a demandé son avis sur le busing [le système de transport scolaire destiné à rendre plus mixtes les écoles américaines, ndlr], sujet brûlant du récent débat entre candidats démocrates à la présidentielle de 2020 (et encore plus brûlant dans les années 1970, époque où Trump était adulte), il a souligné que les bus étaient couramment utilisés pour emmener les élèves à l’école.

Art de l’imagerie politique

 

C’est vrai, notre président n’est pas très malin. Il ne comprend que très peu les concepts politiques, même ceux étayant les traditions démocratiques de son pays; il n’y connaît à peu près rien en histoire et, pire encore, ne voit pas où est le problème. Mais cela fait belle lurette que nous savons tout ça.

Ce qu’il faut vraiment garder de la performance de Trump à ce sommet –mot que trop de journalistes emploient, qui ne sont pourtant pas critiques dramatiques–, c’est qu’elle a consolidé une tendance dont nous sommes témoins depuis un moment: son émergence décomplexée en tant que membre de ce que Daniel Sneider qualifie dans l’Asia Times «d’axe de l’autoritarisme».

S’il y a une chose que Trump maîtrise, c’est l’art de l’imagerie politique; il vaut donc la peine d’examiner les images qu’il a créées à Osaka. Tandis que la majorité des vingt dirigeant·es prenaient la pose pour la photo de groupe, Trump s’est placé devant, au centre, aux côtés de Mohammed ben Salmane.

Portrait de famille au G20 d’Osaka, le 28 juin 2019. | Ludovic Marin / AFP

 

Lors d’une autre réunion, le président américain a chanté les louanges du prince héritier saoudien, le qualifiant «d’ami», «d’allié génial» et de «bon acheteur des produits américains». Il a ajouté que rien ne le «désignait directement» dans l’affaire du meurtre du journaliste du Washington Post (et résident américain) Jamal Khashoggi, à rebours de toutes les conclusions de ses propres responsables des renseignements et d’une enquête de l’ONU.

De l’autre côté, Trump est flanqué du président turc Recep Tayyip Erdoğan, dont le parti vient de perdre la mairie d’Istanbul au bénéfice d’une éminente personnalité de l’opposition démocratique.

Et puis bien sûr, il y a eu la réunion bien sympa avec Vladimir Poutine, durant laquelle un journaliste a demandé s’il allait prier le président russe de ne pas interférer dans les élections américaines.

Voici comment le New York Times décrit ce qui s’est ensuivi: «En se tournant vers M. Poutine, il a dit, affichant un demi-sourire et sur un ton faussement sérieux: “N’interférez pas dans les élections, monsieur le président.” M. Poutine a souri, puis pouffé, et Trump a montré un autre responsable russe du doigt d’un air espiègle et il a répété: “N’interférez pas dans les élections.”»

Balayées les conclusions unanimes des agences de renseignements américaines et le rapport Mueller, ainsi que l’aveu –parfois à contre-cœur– de la quasi-intégralité des responsables de l’administration Trump et des Républicains lorsqu’on leur a demandé si les Russes avaient interféré dans les élections présidentielles de 2016 –tout cela écarté en une plaisanterie du bénéficiaire de cette interférence. Et balayée toute velléité de croire que Poutine puisse craindre des retombées s’il recommençait en 2020.

La reporter de Bloomberg News Jennifer Jacobs, qui couvrait le tête-à-tête, a également entendu cet échange tandis que les deux chefs d’État renforçaient leur complicité dans leur mépris commun des journalistes. «Débarrassez-vous en», a dit Trump, avant d’ajouter: «“Fake news” est une super expression, pas vrai? Vous n’avez pas ce problème en Russie, mais nous, si.» Ce à quoi Poutine a répondu, en anglais: «Si, nous aussi. C’est pareil.»

Gardez à l’esprit que des dizaines de journalistes russes ont été assassiné·es depuis l’accession au pouvoir de Poutine, beaucoup sur ordre du Kremlin. Et voici Trump, dirigeant putatif du monde occidental et gardien de la liberté de la presse et d’autres valeurs occidentales, en plein échange intime de cynisme mutuel («Fake news» est une super expression, pas vrai?), quasiment en train d’encourager ces pratiques.

Entreprise familiale

 

Un autre signe de son autoritarisme de plus en plus ostentatoire s’est manifesté à Osaka sous la forme de la présence, à une réunion de très haut niveau, de sa fille Ivanka Trump et de son gendre Jared Kushner. Ni l’un ni l’autre ne pourrait décrocher ne serait-ce qu’un stage à la Maison-Blanche dans un autre contexte, mais tous deux font office de hauts conseillers dans celui-ci.

Regardez cette vidéo pénible d’Ivanka en train de tenter de participer à une conversation entre le président français Emmanuel Macron, la Première ministre britannique Theresa May, le Premier ministre canadien Justin Trudeau et la directrice du FMI Christine Lagarde.

Notez l’expression de dédain de cette dernière, qui paraît se demander qui a laissé le petit personnel entrer dans la pièce.

Une âme généreuse pourrait être encline à faire preuve d’indulgence envers la première fille d’Amérique: apparemment, elle ignorait que même les responsables les plus important·es (comme les secrétaires d’État et les ministres de la Défense) ne sont pas supposé·es s’incruster dans un tel rassemblement –sauf sur invitation, éventuellement.

Son ignorance du protocole n’a pourtant rien d’étonnant, étant donné que le premier papa lui a de toute évidence donné l’impression qu’elle faisait partie de cette équipe de dirigeant·es, et que la Maison-Blanche de Trump, au même titre que la Trump Organization, était avant tout une entreprise familiale. Encore un moyen de cette administration non seulement de s’aligner avec les régimes autoritaires, mais de leur ressembler.

Pour une poignée de main

 

C’est là qu’est intervenu le coup de grâce: la visite, le 30 juin, chez le président de Corée du Sud Moon Jae-in, prélude tout ce qu’il y a de plus transparent au véritable événement du dernier jour, en l’occurrence une rencontre et des salamalecs dans la zone démilitarisée avec le dirigeant de Corée du Nord Kim Jong-un, avec qui Trump a ensuite fait quelques pas de l’autre côté de la frontière, devenant ainsi le premier président américain en exercice à mettre un pied dans le royaume ermite.

Comment ne pas penser à Freddy Eynsford-Hill, le pathétique soupirant de My Fair Lady qui ère dans la rue où habite Eliza Doolittle, dans l’espoir d’apercevoir son visage («Est-ce que le ravissement/se dégage de chaque seuil?/Non, seulement dans la rue où toi, tu vis»)? Et il est venu!

Les deux hommes –qui comme l’a confié Trump lors d’un meeting après leur première rencontre à Singapour en 2018, sont «tombés amoureux»– se sont serré la main et Kim, impressionnant de ruse, a demandé à son ami crédule de traverser la frontière, soulignant qu’il serait le premier président à le faire.

Nous ne savons pas encore ce que Trump et Kim se sont dit. S’ils se sont mis d’accord pour reprendre les négociations, c’est une bonne chose. Ce que nous savons, en revanche, c’est que malgré leurs démonstrations de cordialité, la Corée du Nord continue d’enrichir de l’uranium et de fabriquer des missiles balistiques; qu’ils n’ont pas encore proposé de définition acceptable de la «dénucléarisation», et encore moins entrepris la moindre démarche dans ce sens; et que le principal objectif stratégique de la Corée du Nord, dans cet exercice de diplomatie, reste de rompre les liens entre la Corée du Sud et les États-Unis.

Trump, qui dans d’autres parties du monde fait tout ce qu’il peut pour couler l’économie de l’Iran, alors même que ses dirigeants ont dans les faits démantelé leur programme nucléaire, s’en bat l’œil.

Aspirant despote

 

Le président américain est atteint d’un grave accès de jalousie dictatoriale. Il voudrait avoir les pouvoirs des tyrans, leur degré de contrôle des médias de masse, leur coterie de béni-oui-oui (il rassemble au moins un simulacre de cette dernière dans certains de ses conseils des ministres). Mais ce qui n’était autrefois qu’une parade destinée à le divertir est en train de devenir une réalité, à notre grand désarroi.

Trump gouverne et projette la puissance américaine comme le ferait un dirigeant autoritaire –en tout cas, il essaie, sachant qu’il est confronté à la discordance de ses propres politiques (car contrairement aux autres dictateurs, il n’a pas la moindre idée d’où se situent ses intérêts nationaux) et que la puissance des États-Unis ne fait que diminuer (car, et c’est parfois tant mieux, il ne sait pas comment l’utiliser).

L’aspirant despote n’a emmené aucun spécialiste de l’Asie à son sommet asiatique, dont la plus grande partie concernait les politiques asiatiques, justement. Cela s’explique notamment parce qu’aucun·e expert·e de ce type n’occupe de haute fonction dans son administration. Mais même s’il y en avait, cela n’aurait sans doute rien changé: il y a eu, et dans une certaine mesure il reste, des membres du personnel de la Maison-Blanche dotés d’une certaine expertise sur la Russie, le Moyen-Orient et d’autres régions, mais il les consulte rarement.

Tout tourne autour de lui. Son véritable slogan opérationnel, ce n’est pas «Make America Great Again», mais plutôt «l’État, c’est moi».

Trump pense peut-être que se rapprocher de l’autoritarisme va donner davantage de prestige à la puissance américaine, mais c’est en réalité l’inverse qui se produit. Le reste du monde en rit, même si c’est parfois un réflexe nerveux.

C’est le service de presse de Macron qui a diffusé la vidéo gênante d’Ivanka essayant d’agir comme une dirigeante mondiale. Poutine doit remercier on ne sait quelle divinité chaque fois que Trump lui lance un clin d’œil et un grand sourire. Lentement, patiemment, le président chinois Xi Jinping est en train de déplacer les négociations commerciales sur son terrain et d’encourager les pays alliés de l’Amérique, qui envisagent les garanties de sécurité de Washington avec un scepticisme croissant, à plutôt se réfugier dans le giron de Pékin.

Alors oui, vous pouvez rire ou lever les yeux aux ciel devant ces tweets et ces éclats, qui illustrent encore et toujours la grossièreté ou l’ignorance crasse de Trump. Mais regardez de plus près ce qu’il est en train de faire, les courants qu’il suit et son influence sur ce qu’est en train de devenir notre pays et, partant, notre place dans le monde. C’est par ici que ça se passe.

Fred Kaplan

Traduit par Bérengère Viennot

Source : Slate

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source : www.kassataya.com

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