Golfe : La promotion des femmes comme alibi ?

Une ambassadrice de l’Arabie saoudite aux États-Unis, une présidente du Conseil national fédéral aux Émirats arabes unis, une présidente du Parlement au Bahreïn, une pilote d’avion haut gradée au sultanat d’Oman… : plusieurs femmes sont parvenues ces deux dernières décennies à des postes de responsabilité dans les pays du Golfe. Le plus souvent par nomination, plus rarement par élection. Les femmes les pays du Golfe ont elles vraiment conquis ces positions par leur compétence, ou bien s’agit-il de simples mesures cosmétiques utilisées par des pouvoirs politiques ?

Khawla Matar, bahreïnienne, docteur en sociologie, récemment nommée par le secrétaire général de l’ONU envoyée spéciale adjointe pour la Syrie estime pourque « de nombreux pays ont, ces dernières années, promu les femmes, notamment les pays du Golfe, sans doute pour répondre aux critiques dont ils faisaient l’objet dans ce domaine. Il s’agissait avant tout de redorer leur blason plutôt que d’autonomiser les femmes et de les faire réellement participer au processus de prise de décision. Quelques postes éminents ici et là ne peuvent être un critère de l’émancipation des femmes. » Elle a eu plusieurs postes de responsabilité à l’ONU après avoir quitté le Bahreïn. Ses dernières fonctions dans ce pays étaient celles de rédactrice en chef d’un journal indépendant, Al-Waqt (Le Temps) qui a dû s’arrêter faute de financement. La subvention du gouvernement lui a été en effet retirée, pour incompatibilité avec les orientations données par les autorités.

Des « coups » médiatiques

 

Pour Jafar Al-Chayeb, auteur et militant saoudien des droits humains, « l’accession de femmes à des postes de responsabilité s’inscrit tout naturellement dans l’évolution de ces pays. Elles retrouvent une place dont elles ont longtemps été privées, en raison de fortes réticences à les voir aux commandes des affaires publiques. Ce retournement de situation a été possible grâce aux progrès réalisés par les femmes dans de nombreux domaines, scientifiques, culturels et sociaux, et de manière générale à leur niveau d’éducation, beaucoup plus élevé. Il faut y ajouter les campagnes des militants des droits humains réclamant l’application des conventions internationales ». Un avis que ne partage pas Maimouna Al-Suleimani, avocate omanaise et membre de la commission omanaise des droits humains : « C’est depuis le début des années 1960, dit-elle, que les femmes des pays du Golfe ont pu accéder à des études supérieures dans les meilleures universités étrangères ». Et d’ajouter : « Même si la promotion des femmes à des postes clés reste inégale, on ne peut que s’en féliciter. » Elle évoque même un « âge d’or » pour qualifier la période actuelle en matière de libéralisation dans les pays du Golfe. Elle a elle-même été nommée membre de la commission des droits humains par un décret du sultan Qabous Ibn Saïd, avec deux autres collègues femmes, dans une assemblée qui compte quatorze membres.

Un souci d’image

 

Quant à la présidente de l’association bahreïnienne des journalistes, Ahdiya Ahmed, elle considère que « le niveau d’éducation et de culture des femmes du Golfe est remarquable et l’environnement se prête à leur promotion à des postes dirigeants ». Le sociologue bahreïnien Abdel Hadi Khalaf de l’université suédoise de Lund nuance : « Les gouvernements des pays du Golfe ont tardé à reconnaître l’importance d’une contribution féminine dans la conduite des affaires publiques, et à cesser de les considérer comme de simples moyens de promouvoir l’image du régime. Cette reconnaissance tardive s’est reflétée récemment dans le nombre croissant de femmes accédant à des postes de direction dans l’administration, les entreprises publiques et privées ». Khalaf précise que « cette prise de conscience est le résultat de plusieurs facteurs, parmi lesquels le nombre croissant de femmes hautement instruites, dotées de vraies compétences et qui font entendre leur voix, en réclamant des postes à leur mesure. Mais il y a aussi bien sûr le souci de l’image ».

La réforme lancée par le roi du Bahreïn Hamad Ben Issa Al-Khalifa quelques années après son accession au trône s’est notamment concrétisée par la nomination de deux ambassadrices, l’une aux États-Unis et l’autre au Royaume-Uni, postes réservés aux membres de la famille régnante depuis l’indépendance du Bahreïn en 1973. Mais une fois que la campagne de communication orchestrée par le pouvoir a eu valorisé ces nominations auprès des deux grands pays alliés, deux ambassadeurs hommes leur ont alors succédé, eux aussi membres de la famille royale.

On a pu assister à la même couverture médiatique intense lors de la nomination de la princesse Rima Bint Bandar comme ambassadrice de l’Arabie saoudite à Washington. Avec l’avènement du prince héritier Mohamed Ben Salman, quelques mesures sociétales en faveur des femmes ont été adoptées, tandis qu’étaient jetées en prison de nombreuses militantes féministes qui réclamaient la fin de la tutelle masculine et le droit de conduire.

Encore très peu d’élues

 

Al-Chayeb souligne pour sa part l’interaction entre société et puissance publique : « Il est évident qu’il y a un jeu d’influence réciproque entre le corps social et le pouvoir. Lorsqu’une décision est prise par le gouvernement, cela facilite de manière générale son acceptation par la société qui finit par s’y adapter. Il y avait pas mal de polémiques et de résistances au début dans les sociétés du Golfe autour de la participation des femmes à la vie publique. Mais lorsque la question a été tranchée par des nominations officielles de femmes à des postes dirigeants, la société a fini par réagir favorablement. »

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Nazeeha Said

Source : Orientxxi.info

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