Edition : Inestimable Présence africaine

Créée à Paris par Alioune Diop il y a 70 ans, en 1949, la première maison d’édition consacrée à l’Afrique reste une valeur sûre, et un haut lieu de rencontres et de débats.

Le monde noir lui doit la conscience et la volonté de s’exprimer, de se faire ­comprendre, d’être aimé et d’aimer tous les hommes. » La formule de Marcella Glisenti, dans son Hommage à Alioune Diop (Présence africaine, 1977), n’est pas exagérée, tant l’engagement sans faille du fondateur de Présence africaine aura participé à rendre leur fierté aux femmes et hommes noirs. La maison d’édition qu’il crée, à Paris, en 1949, deux ans après la revue du même nom, a permis aux Africains et aux Afro-Américains de dire la beauté et la dignité de ceux qui, en ce ­milieu de XXsiècle, vivent encore sous la colonisation ou la ­ségrégation.

C’est l’époque de la « négritude », courant littéraire lancé par Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas, dont le succès a dépendu en grande partie de l’inestimable relais qu’a été Présence africaine. Plus qu’une revue et une maison d’édition, elle a été une véritable institution, un lieu de rencontre et de débat, qui organise les deux Congrès internationaux des écrivains et artistes noirs (1956 et 1959) et l’exceptionnel Festival mondial des arts ­nègres, à Dakar, en 1966.

Rêves de panafricanisme

 

Homme de réseau, Alioune Diop (1910-1980) comprend qu’il a besoin du soutien des plus grands intellectuels d’après-guerre pour se lancer dans cette aventure : Camus, Sartre (à qui l’on doit le nom « présence africaine »), Gide, Bachelard, Leiris… mais aussi ­Joséphine Baker, ­James Baldwin, Picasso. Plus qu’un soutien, un engagement, parfois même financier. Marxistes, catholiques, musulmans, défenseurs de la négritude, mais aussi opposants, se retrouvent dans les colonnes de la revue et débattent âprement. Mais tous veulent construire la nouvelle Afrique qui s’offre à eux. Présence africaine accompagne les rêves de panafricanisme.

Le premier livre publié, en avril 1949, La Philosophie bantoue, d’un prêtre belge, Placide Tempels, fait controverse. Lorsque Alioune Diop découvre ce texte, il est bouleversé. Pour la première fois, philosophie et Afrique sont associées. Il n’est plus question de « mentalité primitive ». L’auteur réintègre l’Afrique, exclue par Hegel, dans le champ de la raison. Alioune Diop comprend tout de suite l’enjeu : cette reconnaissance sape les fondements de l’idéologie qui structure la « mission civilisatrice » de la ­colo­nisation. C’est pour diffuser largement ce texte, paru confidentiellement au Congo belge en 1945, qu’il crée la maison d’édition.

La plus virulente critique de cet ouvrage vient d’Aimé Césaire, dans son Discours sur le colonialisme (1950), réédité en 1955 par… Présence africaine. La dispute qui s’ensuit alimente le fameux débat sur la philosophie africaine qui préoccupera Paulin Hountondji, Fabien Eboussi-Boulaga, etc. Tous écrivent à ce sujet dans la revue, et Eboussi-Boulaga signe chez Présence africaine son célèbre essai Crise du Muntu (1977).

« L’héritage d’Alioune Diop, c’est une vision : celle de la nécessité pour les Africains de penser par eux-mêmes » Romuald Fonkoua, directeur de la revue « Présence africaine »

La grande force de la maison est là : les ouvrages qu’elle publie deviennent des incontournables, en littérature, en philosophie ou en histoire. « Alioune Diop est le père des grands classiques africains », commente le philosophe séné­galais Souleymane Bachir Diagne, directeur de la collection « La ­philosophie en toutes lettres ». Camara Laye, Birago Diop, Mongo Beti, des traductions françaises de Wole Soyinka… sont ­publiés chez Présence africaine. Sans oublier l’œuvre majeure de Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture (1954 ; rééd. Présence africaine, 1965), l’un des best-­sellers de la maison avec La Rue Cases-Nègres, de Joseph Zobel (1950), dont Alioune Diop a racheté les droits en 1974. Entre 1945 et 1965, un quart des ouvrages écrits par des Africains francophones publiés en France le sont par Présence africaine. Sur cette même période, la maison rafle neuf des vingt Grands Prix litté­raires de l’Afrique noire.

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Mais, en 1977, l’organisation du second Festival mondial des arts nègres à Lagos (Nigeria) pâtit de la corruption et aura raison d’Alioune Diop, évincé par le président nigérian, le général Olusegun Obasanjo. L’ami Senghor ne s’y oppose pas. Alioune Diop ne s’en remettra pas et décède trois ans plus tard. « L’héritage d’Alioune Diop, estime Romuald Fonkoua, actuel directeur de la revue et professeur de littérature francophone à la Sorbonne, c’est une vision : celle de la nécessité pour les Africains de penser par eux-mêmes. Comme beaucoup de sa génération, il n’a pas préparé l’avenir après lui et sa disparition brutale a créé un vide, qui n’a pu être comblé. »

Une affaire de famille

 

Pour beaucoup, Présence africaine représente une époque révolue, celle du combat pour l’indépendance. Une vingtaine de ses publications sont inscrites dans les programmes scolaires africains. Un fonds inestimable de près de 1 000 titres convoité par de grandes maisons d’édition. « On m’a proposé plusieurs fois de le racheter, mais céder aurait été un crime. Il faut respecter la mémoire et le travail d’Alioune Diop », confie Christiane Yandé Diop, qui a succédé à son mari en 1980, avant de confier la direction à sa fille Suzanne.

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Présence africaine est devenue une affaire de famille. « Son défi, analyse Souleymane Bachir ­Diagne, est celui de toutes les maisons familiales dans un secteur qui s’est industrialisé et professionnalisé. Il faut s’adapter aux conditions éditoriales actuelles, avec un rythme de parution plus rapide. » Romuald Fonkoua ajoute : « Le problème est aussi ­celui de la diffusion. Après s’être fait escroquer par un diffuseur, Alioune Diop a choisi de diffuser lui-même ses livres en France et en Afrique. Aujourd’hui, à vrai dire, c’est la librairie de Présence africaine qui est le point ­central de ­diffusion. Mais libraire, diffuseur, éditeur sont des métiers différents et, face à la concurrence accrue, il faut développer la commu­nication. »

Les « universités de la rentrée »

 

Suzanne Diop défend pourtant cette approche singulière : « Nous travaillons un peu comme des artisans. Nous voulons garder cette exigence. » Une exigence qui a pu attirer, dernièrement, l’Américain Ta-Nehisi Coates (Huit ans au pouvoir, 2018) ou Abd Al Malik (Le Jeune Noir à l’épée, coédité avec Flammarion et le Musée d’Orsay, 160 p., 1 CD, 24,90 €), mais qui peine parfois à retenir des écrivains talentueux. Alors que ses premiers livres ont été publiés par Présence africaine, Alain Mabanckou a rejoint ensuite les éditions du Seuil. Dernièrement, c’est le jeune Mohamed Mbougar Sarr (Terre ceinte et Silence du chœur, 2015 et 2017) qui a rejoint Philippe Rey pour son troisième roman, De purs hommes.

Consciente des faiblesses de la maison, la petite-fille d’Alioune Diop, Marie Kattié, chargée des relations presse, a lancé, en 2017, les « universités de la rentrée » de Présence africaine, qui ont lieu chaque mois d’octobre à La Colonie, à Paris. Deux jours de ren­contres et de débats qui renouent avec les débuts de Présence africaine, dans un contexte où la demande de discussion est de nouveau forte. C’est que la nécessité de « décoloniser les mentalités et les savoirs » est une fois de plus à l’ordre du jour. Reste à savoir si ­Présence africaine saura non seulement accompagner le mouvement mais aussi être un de ses moteurs.

Séverine Kodjo-Grandvaux

Source : Le Monde

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